LES MODELES FEMININS DE LA BELLE EPOQUE

 

 

 

Emma Dupont par Gérôme

 


Source gallica.bnf.fr

En 1896, Paul Dollfus écrit une brève biographie d'Emma Dupont dans Modèles d'artistes, un volume basé sur une série d'articles initialement publiés dans l'hebdomadaire La Vie moderne sous le titre "Paris qui pose".

Dollfus a rapporté que Emma Dupont est devenu un modèle en désespoir de cause. Elle est venue à Paris avec son amant à l'âge de dix-sept ans - son adresse d'origine n'est pas indiquée - et lorsqu'il l'a abandonnée, elle s'est retrouvée sans ressources. Alors qu'elle flânait près d'un café qu'elle avait fréquenté avec son amant, craignant d'entrer car elle n'avait plus d'argent et espérant qu'une connaissance pourrait se présenter et lui apporter un soutien, le propriétaire est sorti pour lui demander pourquoi elle n'entrait pas. Fondant en larmes, elle a expliqué son problème, alors il lui a donné de l'argent lui disant de revenir le lendemain matin en promettant un travail. À son retour, le propriétaire du café l'emmena dans l'atelier d'Alfred Stevens.
Emma accepta de poser pour le portrait ou en costume, mais refusa de poser nue pour l'artiste. Stevens, cependant, présenta ensuite la jeune femme à Fernand Cormon qui la persuada de se déshabiller en expliquant qu'elle ferait un meilleur modèle pour sa silhouette que pour la "tête" ; avec ses encouragements, Emma s'habitua à poser nue. Elle commença à travailler pour Tony Faivre, Auguste Feyen-Perrin, et enfin Gérôme, qui bientôt monopolisa son temps.
Connu comme un travailleur infatigable, Gérôme appréciait son attitude consciencieuse et l'a même payée pour l'accompagner lorsque sa famille et lui quittaient Paris pour l'été. Dans les intervalles où il n'avait pas besoin d'elle, Emma Dupont posait pour Cormon et Feyen-Perrin.
Dollfus indique aussi que les revenus réguliers d'Emma permettaient d'entretenir un petit appartement boulevard Clichy décoré d'œuvres qui lui avaient été données par les artistes pour lesquels elle posait. Les articles de Dollfus, à partir de conversations d'atelier et riches en détails, fournissent un point de départ pour comprendre l'histoire des modèles et d'Emma Dupont en particulier.

Emile Blavet rapporte par ailleurs qu'Emma, "modèle habile qui établissait parfois elle-même ses poses pour Gérôme", adoptaient fréquemment une attitude en spirale, allant de la torsion subtile à l'enroulement prononcé mettant hanches et galbe des fesses en valeur.

En 1886, le quotidien L'Intransigeant publie le résumé d'une enquête, menée par une agence officielle non identifiée, auprès de modèles féminins pour peintres, sculpteurs et photographes parisiens. Il y avait 671 femmes interrogées, et l'enquête les a triées par catégories. Seul un sixième serait né en France ; environ un tiers était italien et le reste provenait de divers pays, dont l'Allemagne, la Suisse, l'Espagne, la Belgique, l'Angleterre, l'Irlande, les États-Unis, le Portugal et l'Autriche-Hongrie. Les modèles féminins étaient jeunes : 539 âgés entre 15 et 20 ans, et seulement 130 avaient plus de 20 ans. Un certain nombre revendiquait une autre profession : 60 étaient des artistes dramatiques, 40 étaient des modistes, 35 des fleuristes, et 30 des couturières, tandis que le solde ne donnait aucune autre profession. Les modèles gagnaient de 2 francs jusqu'à 40 ou même 50 francs par séance. Un tiers avait été reconnu également coupable d'avoir posé pour de la "pornographie" photographique.

Les jeunes femmes entrent dans le métier de diverses manières. Certaines, comme mademoiselle Marie Renard, ont commencé dès l'enfance à poser pour ensuite poursuivre une carrière de modèle respecté pour les artistes académiques tels que Henri Gervex et Edouard Dantan ou Berthe Morisot. Au sein de la communauté immigrée italienne, des familles entières ont travaillé comme modèles.
Thérèse, au patronyme incertain, qui faisait partie des modèles interrogés par la journaliste féministe Marie Laparcerie sur le travail des femmes paru dans La Presse, a raconté qu'elle était venue d'Alsace à Paris à l'âge de 18 ans pour travailler comme gouvernante. Lorsqu'elle a constaté que le salaire qu'elle recevait était médiocre, elle a cherché un autre emploi : "Un jour, j'ai lu une annonce pour poser en costume grec - j'ai couru à la maison indiquée et quand j'ai été acceptée, j'ai quitté mon poste de gouvernante... Mais après quelques séances, l'artiste m'a demandé de poser nue. J'ai refusé. Comme il avait terminé ses études de costumes, il m'a remerciée. Me voici donc dans les rues de Paris sans un sou et dans un moment de désespoir j'ai fini par accepter de me déshabiller."
La trajectoire de Thérèse - s'échapper d'une situation abusive pour travailler en atelier - trouve un écho dans d'autres reportages qui contribuent également à expliquer la forte proportion d'étrangers dans l'enquête de 1886.
L'attrait de la rémunération se comprend aisément lorsque les gains des modèles sont comparés à la rémunération dans d'autres secteurs d'emploi proposés aux femmes de la classe ouvrière. Les modèles étaient souvent embauchés pour la séance, qui durait environ quatre heures. Les hommes étaient payés 4 francs, les femmes et les enfants 5 francs par séance.

Thérèse raconta à Marie Laparcerie qu'après les quatre ou cinq premières séances, elle ne pensait plus à sa nudité et comme je suis mince, je pose en jeunes filles, nymphes ou encore vierges. Quand on est sur l'estrade on est de simples modèles, c'est-à-dire qu'on est une sorte d'objet, mais dès qu'on descend on redevient femme et notre premier geste est un geste instinctif de pudeur.
Une anecdote répétée fréquemment tout au long du XIXème siècle raconte que le modèle était parfaitement à l'aise devant les étudiants en art, mais qu'il pouvait s'offusquer lorsqu'un étranger jetait un coup d'œil dans l'atelier.
Dans un récit anecdotique le journaliste Emile Blavet explique ainsi l'attitude : Pour le modèle, l'artiste n'est pas un homme, pas plus qu'elle n'est une femme pour le peintre. Artiste et modèle vivent, le temps de la pose, dans un monde idéal où les sexes n'existent pas et où la matière se présente, pour ainsi dire, aux yeux de l'âme plutôt qu'aux yeux du corps.
Après un certain malaise initial,
Thérèse, Marie Renard et bien d'autres modèles ont fini par accepter leur nudité. Emma Dupont semble avoir partagé cette attitude bien qu'elle ait refusé de se dévêtir lors de sa première visite à Alfred Stevens. Mais un peu plus tard, lorsqu'elle fut photographiée à plusieurs reprises dans l'atelier de Gérôme, elle a mimé la pose pour Omphale et a regardé avec grande sérénité le photographe.
 

        
 

Les Modèles - La dépêche de Brest du 29 mars 1894 - Faits divers - Une bagarre

Ce soir à minuit, au café d’Harcourt, au quartier Latin, Sarah Brown, l’héroïne du bal des Quat’-z-Arts, a été assaillie par une bande de quatre femmes de mauvaise vie qui l’ont violemment frappée.
Des consommateurs prenant partie pour l’une ou pour les autres, il en est résulté une bagarre générale assez sérieuse. On s’est lancé des verres à la tête et les tables ont été cassées. Il a fallu l’intervention de la police pour mettre fin à cet incident.

Une des femmes a été conduite au poste. Il y a plusieurs blessés, mais aucun gravement. On rapproche cet attentat de celui dont M. Zévaès, étudiant socialiste, a été victime il y a quelque temps. M. Zévaès étant ami de Sarah Brown, on suppose qu’il y a quelque relation entre les deux incidents.

Le protocole de la Pose
L'artiste commence déjà par expliquer au modèle ce qu'il a l'intention de créer. Il présente le sujet historique ou mythologique ou son idée purement plastique. Il tente d'amener le modèle à saisir le personnage, puis, avant d'imposer la pose, laisse le modèle chercher le geste approprié, instinctivement, par lui-même, car de tels mouvements sont toujours plus gracieux. Dans d'autres cas, l'artiste permet au modèle de choisir la position et façonne son travail en fonction de cette dernière.
Dans la pratique académique qui prévalait dans la première partie du siècle et qui était à la base de la pédagogie académique, les peintres étaient formés pour développer une composition à travers une ébauche se référant à la tradition, ce qui limitait forcément la variété de la pose.

Maintenir une pose, sauf peut-être couchée, était une compétence en soi et un défi physique. Certaines attitudes sont très difficiles à conserver et vers la fin d'une séance, dans toutes les tenues debout, aussi simples et naturelles soient-elles, le seul poids du corps appuyant sur la plante des pieds devient en quelques sortes un supplice. Aussi les positions ne peuvent être conservées que quelques minutes à la fois. Thérèse se souvient que lorsqu'on lui a demandé de se faire passer pour Salomé, "je devais m'appuyer sur ma jambe gauche, cambrer le dos et tenir ma tête en arrière, sur le côté - le peintre me maintenait dans cette posture pendant quatre ou cinq heures à chaque séance. Heureusement, tous les artistes ne sont pas aussi exigeants !"
Les modèles chevronnés étaient néanmoins fiers de gérer la douleur et l'ennui que l'immobilité forcée exigeait et développaient des stratégies pour y parvenir : "Heureusement ce travail me permet de penser à tout sauf à ce que je fais. Je suis sûr que c'est pour cela que les artistes me trouvent si bon modèle, docile, gracieux et pas raide. Tenir une pose, si vous vous ennuyez, devient vite fatigant et vous n'avez pas l'air naturel. Si vous avez peur de rester immobile vous devenez raide et rigide. Pour bien poser il faut oublier, penser à autre chose, ne pas être conscient de la lenteur du temps. Oublier qui l'on est, se perdre dans une autre vie complètement en soi, j'ai cette facilité à me diviser en deux, ce qui est idéal pour ce travail épuisant." Dixit Marie Renard, Modèle
 


 

Les Modèles, la petite histoire
25 Novembre 2017, Rédigé par education-programme

Durant la seconde moitié du XIXème siècle se tenait place Pigalle à Paris, vers la fontaine de la place, un marché des modèles.
Les peintres en mal de composition y trouvaient à louer de brunes Junon, de blondes Vénus, des enfants frisés comme Cupidon, et des vieillards à la barbe fluviale : c’était l’Olympe à deux pas de la “Nouvelle-Athènes” où littérateurs et artistes devisaient longuement chaque soir...

Dans un article de presse intitulé : « La vie et les mœurs des modèles », Louis Vauxcelles rapporte que les modèles professionnels des années 1850, traditionnellement d’origine italienne, se trouvent 50 ans plus tard remplacés par la Parisienne. Il explique que le nu académique n’est plus forcément ce que l’on demande : « nos modèles de 1905 savent se retrousser, porter un collet de chinchilla, des bottines de chevreau glacé, des gants à douze boutons. Déshabillés, en corset ou en Vénus ils ont de l’allure et de l’esprit – Rares sont les modèles qui restent modèles. On pose, en attendant mieux, pour faire plaisir à un ami peintre, pour parfaire le Louis nécessaire à la couturière ou au proprio. On est midinette, fleuriste, blanchisseuse, mannequin, chanteuse, actricette, demi-mondaine… à raison de 5 francs la matinée. On peut compléter ses revenus si l’occasion se présente et l’on monte sur la planche pour poser l’ensemble ou le détail. Certaines, que le métier amuse sans trop fatiguer, ou que la camaraderie d’artistes séduit, demeurent modèles trois mois, trois ans. Mais la plupart ne considèrent l’emploi que comme un pis-aller de transition. »

Le dessin d'après modèle vivant devient au XIXème siècle la dernière étape du cursus de l'école des Beaux-Arts.
En 1850, les modèles sont alors couramment payés un franc de l'heure, c'est-à-dire environ trois ou quatre euros d'aujourd'hui. Vers 1875, la pose ordinaire de quatre heures coutera environ cinq francs pour les artistes mais seulement trois pour les écoles d'art, à la condition toutefois qu'elles emploient le modèle régulièrement. La photographie, en passe de se démocratiser, commencera ensuite à concurrencer sérieusement les modèles vivants dans certains ateliers privés.
Une autre enquête datée de 1901 recense entre 800 et 850 modèles professionnels, très souvent d'origine italienne. Ils résident essentiellement dans les quartiers de Saint-Victor à Paris. Les femmes, de préférence avec des formes généreuses, sont alors payées cinq francs, 45 €uros actuels, pour une séance de quatre heures et les hommes, moins recherchés, quatre francs pour la même durée.
Selon l'expression d'alors, on n'a pas de cuisse de nymphe à moins de un franc de l'heure, alors qu'un Jupiter olympien peut se négocier autour de quinze sous, mais un modèle mâle pose à tout âge tandis que la beauté d'un modèle féminin est forcément éphémère. Les nobles vieillards à grandes barbes blanches restent toujours recherchés afin d'incarner quelques Dieux, alors que les femmes aux formes fluettes ou bien celles qui évoquent les rondeurs à la Rubens doivent nécessairement être assez jeunes.
Par ailleurs à l'image de l'équipement sanitaire de l'époque et l'hygiène d'alors étant assez rudimentaire, avant la séance de pose, il n'est semble-t-il pas rare de demander au modèle de bien vouloir faire un brin de toilette...

 


 

Modèle Fin-de-siècle
11 Octobre 2015, Rédigé par education-programme

"Lorsque les élèves des Beaux-Arts sont rassemblés dans chaque Ateliers, le massier ordonne aux modèles de se déshabiller. Une fois qu'elles sont dans un état complet de nudité, les élèves les soumettent à une inspection minutieuse, discutent celle-ci ou celle-là, avec autant de science et de professionnalisme que des marchands d'esclaves. L'un fait prendre telle pose, l'autre veut tel mouvement. On parle fort, on s'échauffe, on vante le mérite d'une blonde ou le charme d'une brune. Enfin on finit par voter et celle qui obtient le plus de voix est admise pour une semaine ou davantage à poser devant ces messieurs !"
Cf/ Yves Guyot /Ed Charpentier 1882

 

 

 

 


 

La revue « L’Étude académique », destinée à un public d’artistes et qui lui propose des poses variées, note dans son éditorial du 1er août 1905 :
« Pour faire une œuvre maîtresse, il ne suffit pas que l’artiste ait l’intelligence de la forte conception de son art, il faut encore qu’il soit servi par la perfection de son modèle ».

La plupart des femmes représentées dans cette revue sont belles et très féminines, généralement petites et avec des hanches bien marquées, elles sont bien plus potelées que nos contemporaines mais elles dégagent toujours un charme indéniable.
Entre 1905 et 1920 plusieurs centaines de femmes sont venues se déshabiller devant l’objectif des photographes de la revue. Certaines l’ont fait de manière occasionnelle et d’autres plus régulièrement. Elles ont en moyenne entre 15 et 25 ans, mais il arrive aussi parfois de faire poser - en nu artistique pour études bien entendu - des adolescentes, la législation de l’époque n’y trouvant alors rien d’anormal.
En 1903, après Le Panorama Salon de Ludovic Baschet, Émile Bayard publie le premier numéro de la revue mensuelle Le Nu Esthétique. Annoncé comme un album de documents artistiques d’après nature, le magazine se propose de favoriser l'inspiration des artistes en devenir en montrant des photos de modèles nus, hommes, femmes et enfants dans des poses variées mais toujours académiques sous peine de censure. Si les modèles masculins portent un cache-sexe, souvent en forme de fleur ou feuille de vigne, les femmes y apparaissent dans toute leur nudité, au moins jusqu’en 1908, c’est-à-dire avant l’intervention du sénateur Bérenger dit « le père la pudeur ».
Devant le succès de cette publication, d’autres éditeurs utiliseront à leur tour le prétexte artistique pour vendre du Nu. En effet, il semble suffisant afin d’éviter la censure de mentionner : « A l’usage des peintres et des sculpteurs ».
En février 1904 paraîtra le premier numéro de l’emblématique « L’Etude Académique », bi-mensuel créé par Amédée Vignola. Le fascicule prétend toujours servir les artistes, peintres, sculpteurs, architectes, décorateurs, graveurs… En fait, il semble que la revue n’ait pas vraiment inspiré lesdits artistes ; le seul exemple notoire étant celui d'Henri Matisse qui y découpait ses nus.

Au début du siècle dernier la nudité reste tolérée dans la mesure où elle n’est ni obscène, ni contraire aux « bonnes mœurs ». Les poses doivent se conformer aux règles de l’académisme en vigueur chez les peintres et sculpteurs. Cependant, la loi ne définit pas la frontière étroite entre l’obscénité et le toléré, laissant aux juges le pouvoir d’en décider eux-mêmes. Jusqu’en 1908 presque tout est permis, les photos ne sont pas retouchées mais celles-ci ne bénéficient ni d’affichage ni de publicité, les magazines sont présentés sous des couvertures cachetées et interdits aux mineurs. Photos et publications diverses sont souvent vendues par correspondances.

Sources :
Christian Bourdon "Jean Agélou" - Ed. Marval Paris 2006
Uwe Scheid Collection "1000 Nudes" - Ed. Taschen Köln 2005

 

 

      

 

Sarah Brown est maintenant très attachée au métier de modèle. Elle y obtient des succès plastiques qui chatouillent agréablement sa vanité. Ses cheveux d'or sont pour elle comme une couronne de lauriers.
Les artistes la recherchent, non pour son exactitude qui n'est pas des plus rigoureuse, mais pour l'intelligence de sa pose et la beauté de ses lignes. C'est un modèle qui comprend et il y en a si peu qu'on lui pardonnerait bien des choses. D'ailleurs, si elle n'est pas un ange, elle n'est plus aussi bruyante qu'auparavant. Toujours gaie, enjouée, et spirituelle à l'occasion, elle rompt la monotonie des longues heures de travail.

Les différents témoignages, comme celui de l’artiste Janet Scudder, nous dépeignent une modèle fêtarde, peu ponctuelle, faisant sa diva, jouant à mettre les artistes dans l’embarras par des contorsions, gardant ses mules et ses bas même pour poser en fumant sur la sellette.
Elle fut une vedette courtisée parmi ceux de sa profession. Le capricieux modèle avait semble-t-il une forte présence et une capacité à tenir des poses sophistiquées. Scudder elle-même reconnaissait son professionnalisme une fois sur la sellette. Et puis les modèles qui sont de vrais personnages inspirent plus facilement les artistes !
Le peintre William Rothenstein se la remémora des années plus tard dans “Men and memories”): “Elle était belle, et sa silhouette, d’une poitrine menue, avait la blancheur uniforme d’un Titien.”
L’écrivain William Chambers Morrow dans 
Bohemian Paris of Today, 1900, écrivit : “Elle était la maîtresse d’un peintre après l’autreelle vivait la vie d’une reine. Impulsive, de fort caractère, passionnée, elle était capable de n’importe quoi. Elle pouvait lâcher un artiste au beau milieu de l’exécution d’une œuvre. Mais personne ne résistait aux charmes de Sarah.”
Le chroniqueur Paul Dollfus, lui, ecrivit : “C’est un modèle qui comprend, et il y en a si peu qu'on lui pardonnerait bien des choses.”
Sa popularité chez les étudiants, qui l’appelaient Sarah la rousse, est avérée. Celle qu’on imagine porter fièrement son surnom de “Reine de la bohème” fut l’égérie de manifestations d'étudiants au point que ces derniers publièrent une éphémère gazette politico-rebelle à son nom : “Sarah-Luxembourg”.
Le journaliste Paul Dollfus nous décrit une autre facette de Sarah Brown, celle d’une personne fragile, instable, ayant fait plusieurs tentatives de suicide sur fond de déceptions amoureuses.
Toutefois il est dans la vie de Sarah Brown un fait croustillant, et prouvé par de multiples sources, c’est l'incident du Bal des Quat’z’arts, auquel la modèle doit le peu de sa renommée persistante.
Ce bal costumé avait été fondé par les élèves des Beaux-Arts de Paris en concurrence d’avec le Bal Rodolphe de l’Académie Julian. Il fut vite rendu célèbre par sa parade de filles peu vêtues, dont les atours déjà maigres n’étaient pas exempts de s’évaporer davantage au cours des festivités, et parmi lesquelles figuraient naturellement des modèles.
Lors de la deuxième édition du bal, sise en 1893 au Moulin-Rouge, un des clous de la soirée fut l’arrivée en palanquin de Sarah Brown, en tenue très légère de Cléopâtre de carnaval, les seins nus.
Rien de très exceptionnel à cette facétie qui se déroulait dans le secret du lieu, mais les journaux titrèrent en substance dès le lendemain :“Le Moulin-Rouge, devenu lieu de débauches.”

Et quelques jours plus tard se joua la partie du sénateur Béranger, un moraliste surnommé “Père-la-pudeur” qui, entre autres, voulut interdire la fabrication de préservatifs et fut à l'origine d'un décret proscrivant toute toison pubienne sur les reproductions anatomiques figurant sur les cartes postales - un interdit qui ne fut levé que sous Giscard.
Le sénateur déposa plainte au Parquet pour outrage aux bonnes mœurs. S’ensuivit un procès où furent condamnés à de simples amendes la dite Sarah Brown, trois autres modèles et un des organisateurs.
L’on conte que les ateliers étaient prêts à payer l’amende de Mademoiselle Royer pour ne pas la voir croupir à l’ombre. Le bal des Quat’z’arts, quant à lui, allait en réalité sortir de cette épreuve conforté dans sa légitimité et survivrait longtemps au sénateur Béranger.
Toutefois, suite au jugement, des 
émeutes estudiantines d’une ampleur historique submergèrent les rues du Quartier Latin. D’abord pacifiques, avec des étudiants portant par dérision une feuille de figuier sur leur chef, elles se durcirent, et cela chauffa d’autant plus fort quatre jours durant qu’un étudiant fut tué involontairement par un policier.

Bohemian life in Paris, de William Chambers Morrow, d’après les notes de Édouard Cucuel, publié en 1900.

Les modèles - que d’histoires ! Chaque lundi matin, de dix à vingt d’entre eux, hommes et femmes, se présentent pour un examen sous le regard critique des étudiants des divers ateliers. L’un après l’autre ils montent sur l’estrade et s’engagent dans des poses de leur convenance, qu’ils s’imaginent les plus à même de mettre en valeur leur plastique. Les étudiants votent alors, pour ou contre, à main levée. Le massier, qui se tient à côté du modèle, annonce le résultat et, si le vote est favorable, engage le modèle pour une semaine à venir pour trente francs.
Il y a une concurrence intense entre les modèles. Étrangement, la plupart des modèles masculins dans les écoles parisiennes viennent d’Italie, plus précisément du sud. D’une manière générale, ils ont de belles formes. Ils commencent à poser dès leurs cinq-six ans et poursuivent dans le métier jusqu’à ce que l’âge les pousse à la retraite
Beaucoup de modèles adultes sont fiers de leur profession, et passent d’innombrables heures à étudier les postures des personnages dans les tableaux et sculptures de renom, au Louvre ou au Luxembourg, reproduisant ces poses une fois livrés au regard des artistes ; mais l’effort est vain.

Peu de femmes modèles s'attardent dans le métier. Poser est un labeur rude et éreintant, et les étudiants sont sans pitié dans leur critique des éventuelles imperfections - les Français sont des critiqueurs nés. Durant les nombreuses années que j’étudiai et travaillai à Paris, j’ai vu des régiments de modèles démarrer l’activité, déterminées à en faire leur métier. On les voyait régulièrement dans les différentes écoles pendant deux ans à peu près, honorées de l’infinie reproduction de leurs grâces dans les tableaux ayant l’honneur des cimaises des ateliers. Puis leurs apparitions se faisaient de plus en plus espacées, jusqu’à les voir complètement disparaître - s'éteindre, dirait-on ?
Quelques unes devenaient les compagnes d'étudiants et d’artistes, mais les cafés le long du Boul’ Mich’, les cabarets de Montmartre, les cafés-concerts du Moulin-Rouge et le Bal Bullier sont un entier terrain d’histoires. Certaines modèles ont fait d’heureux mariages ; en l’occurrence, il en est une, remarquée pour sa beauté de corps et de visage, qui maria un millionnaire new yorkais. Mais elle était aussi intelligente que belle, et c’est l’apanage de peu de modèles féminins. La plupart sont gens ordinaires, qui vivent la vie facile de la bohème parisienne, et n’ont que peu l’expérience du vrai monde.
Mais, oh qu’elles ont le goût des belles robes ! et de là naissent bien des anecdotes. Quand vous voyez Marcelle ou Hélène faire irruption soudainement, toute brillantes de soies et de doux manteaux lacés, et parader fièrement dans les populeux ateliers, poudrées et radieuses, tout en goûtant la pluie de compliments que les étudiants leur adressent, vous savez que ce ne sont pas les trente francs la semaine qui ont pu changer la grise chenille en somptueux papillon.
”C’est mon amant qui m’a fait cadeau
“ vous dira Marcelle, par souci d’explication. Il n’y a personne pour vous en faire reproche, Marcelle. Ce tourbillon en a avalé bien d’autres avant vous et en avalera encore. Et pour la pauvre Marcelle le prix à payer paraît bien faible pour devenir enfin une de ces grandes dames de Paris, toutes de bijoux rutilants et de riches apprêts !

Certaines inclinent parfois à quelque excentricité. Une jeune demoiselle, belle comme une fille en fleur et modèle il y a un an encore, se laisse à présent admirer le soir au Cabaret du Soleil d’Or, débraillée et alanguie, de concert avec ses collègues du lieu, chantant son fameux "Le Petit Caporal” sous les applaudissements nourris, et heureuse de l’amour, du dénuement, de la saleté et de la faim au ventre qu’elle a embrassés en même temps que le poète malchanceux avec qui elle partage tout. Peu n’était affaire de fripes, pour elle.
Le chemin est court de l’atelier au café. À l’atelier, ce n’est que maigre argent, poses épuisantes, engourdissement, et nippes de pauvre ; dans les cafés c’est un ballet de lumières, des vêtements chatoyants, les pièces qui tintent, les verres qui s’entrechoquent, les bouchons qui sautent, une décontraction totale, et les soupers à minuit. Et les ateliers et cafés sont pièces mitoyennes dans la grande maison de Bohème, diraient certains. L’atelier est le marchepied pour le café ; et le café est le rayon de soleil qui suit le morne travail d’atelier ; et Marcelle a décidé que pour une fois, elle se perdra toute dans leur chaleur enivrante… Ah, quelle nuit endiablée que ce fut, d’autant plus avec un Louis d’or en poche ! Le visage de Marcelle y avait l’attrait de la beauté - et de la nouveauté. Et le lendemain matin, la voilà qui débarque en retard à l’atelier, irritable et ensommeillée. Les étudiants pestent. La salle lui est étouffante, et ses murs gris semblent déterminés à s’effondrer sur elle. Tout cela est si usant, si stupide - et pour seulement trente francs la semaine ! Pfff… On n’y reverra plus Marcelle.
Tous les grands peintres ont leur modèle réservée, ou plusieurs, qu’ils gratifent d’un salaire permanent. Ces privilégiées évoluent dans un cercle fermé, dont le commun des modèles est exclu, à moins de devenir la favorite de quelque grand homme. On ne les voit jamais dans les académies, et rarement viennent-elles poser dans les écoles, à moins qu’elles y aient démarré leur carrière.“

 

https://travail-de-memoire.pagesperso-orange.fr/Les-Modeles-pour-Artistes.pdf

https://verat.pagesperso-orange.fr/Paul_Dollfus.pdf

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Les modèles d'artistes


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