Jean-Léon Gérôme - Harem Pool - A Bath, Women Bathing Her Feet - A Moorish Bath

 


 

Le nombre relativement important des scènes de "hammams" dans l'oeuvre de Gérôme, et dans celle de ses contemporains orientalistes, montre bien la fascination qu'exerce alors l'Orient.
Depuis l'expédition de Bonaparte en Égypte (1798), accompagnée d'artistes et de savants spécialement chargés d'étudier et de décrire le pays, les publications sur le sujet sont nombreuses. Les photographies ne sont pas rares et le premier livre ainsi illustré en France paraît en 1852 : " L'Égypte, la Syrie et la Palestine" par Maxime du Camp.
C'est à Londres, à l'abri des événements de la Commune, que Gérôme débute sa série consacrée aux "hammams". Trois ans après le décès d'Ingres, il s'inscrit donc dans la suite du "Bain turc" et de "La Grande Odalisque". Cependant, contrairement au maître de Montauban qui n'avait jamais voyagé, Gérôme propose une vision orientale authentique, constatée de visu, mais seulement pour l'architecture et les accessoires.
En effet, l'usage des bains n'est pas mixte et les scènes de "hammams", aux nombreux nus féminins, ne peuvent être que des reconstitutions d'atelier. Gérôme transgresse par ailleurs un interdit de l'Occident puritain où la nudité reste plus ou moins tabou, ce qui renforce sans aucun doute le pouvoir évocateur et l'attrait érotique de la série.

On fumait couramment dans les harems et les hammams. Les cigarettes étaient devenues dans les années 1870 d’un usage général, mais le narguilé était également apprécié. « Rien n’est plus favorable aux poétiques rêveries que d’aspirer à petites gorgées, sur les coussins d’un divan, cette fumée odorante rafraîchie par l’eau qu’elle traverse… ». Théophile Gautier.
Le « chibouk » était aussi très prisé. Les conduits de ces pipes, d’une longueur extravagante, étaient recouverts de soie de telle sorte qu’ils restaient froids.
L’usage des narcotiques comme le haschich était très fréquent en Orient. Les voyageurs occidentaux comme Eugène Fromentin et Gérard de Nerval ont été frappés par cette coutume et Gautier lui-même appartenait au club « des haschischins », dont les membres se réunissaient régulièrement à l’hôtel Pimodan à Paris.

Peintres et écrivains européens ont donné du harem une image quelque peu éloignée de la réalité. Loin d’avoir été une prison pour femmes lascives, affirment plusieurs auteurs turcs et arabes, il s’agissait plutôt d’une institution éducative.
Dans l’Empire ottoman, le terme de harem s’appliquait avant tout à la famille du souverain. Le code de conduite imposé à l’intérieur du harem était tellement strict que même le souverain ne pouvait y agir à sa guise. Des règles très précises régissaient le fonctionnement de cette institution, le recrutement des courtisanes et leur éducation. Chaque femme recevait un enseignement dans la discipline pour laquelle elle manifestait le plus de talent : calligraphie, arts décoratifs, musique, langues étrangères, etc. Et il n’y avait aucune limite d’âge. Les femmes de 60 ans pouvaient y résider aussi bien que des jeunes filles. Et, contrairement aux préjugés, ces courtisanes n’étaient nullement écartées de la vie sociale et politique. Les plus intelligentes sont même parvenues à diriger l’Etat en se hissant au rang de reine-mère. Des personnages célèbres, comme la sultane Roxelane (1505-1558, épouse préférée de Soliman le Magnifique), ont ainsi fait leur apprentissage au sein du harem.

Contrairement aux orientalistes qui représentent le harem, à l'image des bains, comme un lieu plein de corps dénudés, les historiens turcs le décrivent plutôt comme une école de femmes. “Le plus important, explique l’historien Ilbay Ortayli, c’était de donner aux femmes une éducation de qualité et de s’assurer qu’elles pussent conclure un bon mariage, notamment avec des hauts fonctionnaires.”
Seuls, les gens très riches pouvaient se permettre d’avoir un harem, qui fonctionnait d’ailleurs comme une entreprise familiale. Des jeunes filles y tissaient des tapis ou filaient des tissus contre rémunérations.
Les peintres orientalistes ont dépeint ce qu’ils imaginaient être des harems et les historiens turcs les critiquent pour avoir fait ces descriptions sans même, pour la plupart d’entre eux, ne jamais avoir mis les pieds en Orient. Quant à ceux qui y sont allés, ils n’ont évidemment jamais pu pénétrer dans un harem ou dans un bain turc, exclusivement  réservés aux femmes, et ils se sont donc contentés d’en imaginer la scène. Delacroix, Ingres, Gérôme ou Picasso ont peint des femmes qui n’étaient que le fruit de leurs fantasmes, explique Fatima Mernissi, une essayiste marocaine qui a publié un livre sur ce thème, Le Harem et l’Occident (Albin Michel, 2001). "Dans leurs tableaux, la femme est représentée comme une créature sensuelle et docile, aux lignes avantageuses et qui n’a d'autre soucis que de plaire."
Fatima Mernissi rappelle que l’expression la plus frappante de cette conception occidentale de la femme se trouve chez le philosophe des Lumières Emmanuel Kant. Celui-ci décrit la féminité
comme le synonyme de la beauté, alors qu’il relie l’homme à la notion de sublime. La femme qui sait trop perd de son attrait et, quand elle expose ses connaissances, elle détruit toute sa féminité. Conclusion : elle ne doit pas s’occuper de mathématiques, d’histoire ou de géographie ; elle doit juste avoir assez de connaissances pour pouvoir participer à une conversation et lorsqu'elle affiche un air candide elle paraît encore plus belle !
Les pensionnaires des harems étaient des Géorgiennes, des Circassiennes, des Arméniennes ou, très rarement des Européennes. La beauté des Géorgiennes était proverbiale. Elles étaient hautement prisées pour la finesse de leur taille, leurs longues jambes bien tournées, leurs yeux et leurs cheveux magnifiques. Certaines, comme les Circassiennes, désireuses d'échapper à leur pauvre vie de paysannes préféraient encore appartenir au sérail pour, qui sait, devenir l'épouse d'un pacha.
Les filles passaient parfois par l'intermédiaire de marchands qui, après les avoir soigneusement formées, les revendaient avantageusement. La "marchandise humaine" était installée et présentée dans de grands "okels" ou caravansérails du Caire où on allait acheter son esclave presque de la même façon que n'importe quelle autre marchandise de luxe. Cependant les marchés d'esclaves restaient peu nombreux : Alexandrie et Le Caire servaient de dépôts principaux au reste du monde oriental.
En dépit d'une loi promulguée notamment par le gouvernement turc par déférence envers l'opinion occidentale, le commerce des esclaves ne fut aucunement ralenti, il se fit tout simplement plus discret.

Les tableaux orientalistes occidentaux montrent souvent des femmes aux poses lascives, proche de l'érotisme, et qui se concentrent généralement sur le corps et les attitudes, alors que les miniatures orientales sur le sujet représentent les femmes dans des scènes de chasse ou dans leurs diverses activités quotidiennes. Cependant, il n'en demeure pas moins vrai que la finalité de l'image du harem ou du hammam à refléter est bien différente mais tout aussi acceptable selon le cas : d'un côté une forme de rêve, de l'autre une réalité plus prosaïque.

Cf/ La Femme dans la peinture orientaliste, Lyne Thornton, ACR Edition, 1993

 

 

 

Gérôme dans son atelier. A remarquer la dimension réduite des tableaux sur les chevalets, la profusion des objets,

ainsi que le mobilier Henri II - Seconde Renaisance à la mode d'alors.

 

Gérôme - Espace Tajan