TOUJOURS PLUS LOIN DANS LE DERISOIRE
 

Parallèlement à la recherche d’une définition spirituelle de l’oeuvre prenant en compte le symbolisme des couleurs, ce qui ouvre la voie à la peinture abstraite, un courant contestataire se fait jour et propose d’explorer les chemins de la dérision.
Ce mouvement dont le nom « Dada » provient d’un livre ouvert au hasard est déjà significatif de l’état d’esprit iconoclaste de ses fondateurs. Cette appellation trouvée en 1916, dans la chaude ambiance du cabaret Voltaire à Zurich, symbolise la volonté des membres de ne rien créer qui puisse avoir un sens raisonnable.

Dada est un courant où l’absurde et à un degré moindre l’humour désabusé sont rois, où la critique et la dérision font force de loi. C’est un peu la philosophie du « Sturm und Drang » poussée à son paroxysme. Le Dadaïsme est contemporain de l’abstraction mais il la dépasse cependant par son concept radical puisque son but n’est même plus de créer une oeuvre d’art.
Ce qui caractérise le mouvement, c’est sa volonté avouée d’en finir carrément avec toute forme de peinture et de valeur bourgeoises, en supprimant si nécessaire toute trace rationnelle de signification. Concept s'il en est révolutionnaire mais néanmoins, comme très souvent, émanant d'une infime minorité elle-même bourgeoise et que l'on pourrait aussi qualifier, pour reprendre le terme imagé et chargé de sens d'alors, d'embusquée.
Dada ne respecte aucun domaine artistique. Ainsi, au cours des soirées organisées au cabaret Voltaire, ses partisans lisent des poèmes sans acception, composés uniquement d’onomatopées et lorsqu’ils jouent de la musique, celle-ci n’est en fait que du bruit sans mélodie.

Une personnalité domine la brève histoire de ce courant, celle de Marcel Duchamp. Convaincu que tout a été fait et dit dans le domaine des arts plastiques, il impulse au Dadaïsme sa dimension extrême qui se concrétise par son invention des « ready-made » : banal objet manufacturé mais présenté dans l’écrin du musée.
Néanmoins, contre toute attente, cette idée de Duchamp fera école et trouvera de multiples ramifications à travers les Centres d’art contemporain. Ceux-ci vont en effet institutionnaliser le principe de désacralisation de l’art et montrer l'ambiguïté de toute représentation en exploitant à l'infini la mise en situation d’objets communs dans ces endroits appropriés que constituent les Centres d'art. Pour suivre le principe de leur aîné, dans un Centre d'art, c'est désormais le regard qui fait et consacre l'oeuvre. L'objectif essentiel du lieu étant d'amener le spectateur à s'interroger afin qu'il appréhende, non seulement le sens détourné  de l'objet, mais aussi pour qu'il le considère comme une possible oeuvre d'art.

                     
       Marcel Duchamp, Fontaine 1917                             Kazimir Malevitch, La croix noire 1923-1929

Duchamp renonce très tôt à peindre puisque selon lui, la peinture de chevalet n’est pas adaptée au monde moderne ; il s’amuse à construire des assemblages (boîte en valise, 1936-1941) mais sans objectif précis, car depuis 1923 il ne se considère plus comme créateur, préférant au jeu des arts plastiques le jeu d’échecs.

Il est aisé de constater que bien des courants actuels, en renouant avec l’inspiration critique du Dadaïsme, officialisent le retour de la dérision sous toutes ses formes. Pourtant, à cette époque l’art n’est pas, pour Dada, une fin en soi. Lorsque Duchamp expose un urinoir, son propos consiste surtout à remettre en question les fondements de la culture occidentale ; il refuse essentiellement toute attitude conformiste (1). Or, pour l’art conceptuel et minimaliste d’aujourd’hui, le but semble plutôt d’étendre le domaine des arts en appliquant, à certaines provocations artistiques, le statut d’oeuvre à part entière voire même de modèle officiel à suivre. A partir de là, pour les adeptes avertis et sérieux de l’avant-garde, il n’est pas du tout illégitime d’être subventionnés par des fonds publics ; de la même manière, ils estiment normal que des Institutions leur soient entièrement réservées.

Dans les années 60 (2), à partir des États-Unis et de Los Angeles en particulier, cette volonté de dérision s’étendra à de nombreux aspects de la création artistique, n’épargnant ni les préjugés, ni les goûts du public.
Les champs d’expression se multiplieront et verront la naissance des « Happenings », improvisations individuelles ou collectives alors très en vogue dans certains milieus, plutôt bourgeois et intellectuels ; manifestations qui n'hésiteront pas à recourir aux ressources de la technologie moderne, informatique ou vidéo, pour laisser une trace tangible, éventuellement commercialisable.

 


1) "Ce néo-Dada qui se nomme maintenant Nouveau Réalisme, Pop'Art, assemblage... est une distraction à bon marché qui vit ce que Dada a fait. Lorsque j'ai découvert les ready-made, j'espérais décourager ce carnaval d'esthétisme. Mais les néo-Dadaïstes utilisent les ready-made pour leur découvrir une valeur esthétique. Je leur ai jeté le porte-bouteilles et l'urinoir à la tête comme une provocation et voilà qu'ils en admirent la beauté." Marcel Duchamp - Lettre à Hans Richter, 10 novembre 1962.

2) Yves Klein en 1958 présente l'exposition du vide à la Galerie Iris Clert où bien entendu il ne montre rien. Par la suite, il se fera remarquer par ses anthropométries, de simples empreintes de corps féminins sur des toiles, et pour finir par sa série de monochromes bleus.

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