A L’AUBE DES GRANDES MUTATIONS
 

Chaque époque apporte sa différence et sa contribution à l’histoire de l’art. On voit ainsi se succéder des périodes qui conduisent au romantisme, au réalisme, au symbolisme, avec parfois des retours passagers vers d’anciennes références comme la rigueur classique ; l’art vit de contrastes, d’oppositions, mais aussi d’affirmations et de certitudes temporaires. Lorsqu’une forme d’expression croit avoir épuisé toutes les ressources dans une direction donnée et dans la mesure où cela demeure possible, il lui reste encore l’alternative pour survivre de s’orienter vers une voie nouvelle.

L’expressionnisme fait partie de ces changements novateurs qui ont bouleversé les habitudes de perception du monde sensible. Les expressionnistes critiquent en particulier l’impressionnisme et le symbolisme qu’ils jugent mièvres et trop dépourvus de réalité sociale. On peut même dire de ce courant qu’il entend exprimer avec force et exubérance de couleur le drame humain dans ce qu’il comporte de plus violent et de plus pathétique. Son extraordinaire extension en Allemagne résulte sans aucun doute de l'instabilité politique du pays, mais aussi du désarroi et des malheurs matériels et moraux engendrés par la première guerre mondiale. C'est après ce conflit, que l’expressionnisme se manifeste sous les aspects les plus aptes à rendre la violence et l’angoisse à l’état pur : le théâtre, le cinéma et la peinture.
Ce mouvement refuse la complaisance et les artifices, il montre la réalité et la vérité tel quel, dans ce qu’elles ont parfois de plus cruelles, de plus dramatiques. Van Gogh peut être considéré comme le premier expressionniste, à travers sa peinture mais aussi sa vie, il montre une forme tragique d’expression du drame humain. Le Norvégien Edouard Munch, hanté par la folie, comme le hollandais par le suicide, subit l’obsession de ses nuits blanches et la peur d’une existence sans avenir, sans espoir. James Ensor fait partie également de ces hommes tourmentés. Ses tableaux les plus inquiétants sont ceux où règne la terreur sans forme, par masques grotesques et squelettes interposés.

En 1903, quelques peintres allemands de même sensibilité fondent « die Brücke » (le Pont). Ce groupe, durant ses dix années d’activité, ouvre la période la plus riche de l’expressionnisme avec des oeuvres caractéristiques où la forme et la passion éclatent littéralement. La saturation des couleurs, la touche brutale, la puissance dramatique répandues sur tout le tableau, témoignent de l’originalité et de la puissance du mouvement. (1)

L’expressionnisme, notamment dans sa liberté de création, a sans nul doute contribué à rendre possible bien des manifestations extrêmes de l’esthétique d’aujourd’hui.
A la différence du fauvisme qui se posait essentiellement des questions sur la couleur et la forme, l'expressionnisme représente en plus une remise en question des valeurs humaines, sociales et politiques. Techniquement, le fauvisme français ressemble à l’expressionnisme allemand qui, d’ailleurs, a beaucoup appris de lui. Cependant, les peintres fauves, au contraire des expressionnistes du Nord, restent soucieux de l’harmonie et de la composition en dépit de leurs outrances colorées. Leur ambition n’est pas de traduire le tragique existentiel mais de restituer une sensation chromatique. Ils ne souhaitent pas davantage inquiéter par le sujet. Les fauves à l’image de Matisse avaient pour règle : « un tableau doit être tranquille au mur. Il ne faut pas qu’il introduise chez le spectateur un élément de trouble et d’inquiétude, mais le conduise doucement dans un état physique tel qu’il n’éprouve pas le besoin de se dédoubler, de sortir de soi-même. Un tableau doit procurer une satisfaction profonde, le repos et le plaisir le plus pur de l’esprit comblé. »

 


1) Cf. Marcel Brion : La peinture moderne, de l'impressionnisme à l'art abstrait. Edition du Félin.

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