Grandeurs et misères SuBréalistes des artistes.

Le talent est une mystérieuse équation de don pur, d’éducation, de volonté obsessionnelle de création.

Ceci établi, la part prépondérante de l’inné ou de l’acquis dans la formation du destin d’un artiste est un débat qui n’est pas prêt d’être tranché.
Une graine féconde ne peut pousser dans le désert, une autre rabougrie peut néanmoins se développer dans un terrain riche sans pour autant produire de fruits exceptionnels. Mozart serait-il entré dans l’histoire de la musique s’il avait été fils d’un boucher ? Une graine exceptionnelle dans un terrain favorable ne protège pas pour autant de la grêle et de la destruction. On ne peut donc présumer de rien et nombre d’enfants prodiges n’ont pas eu la carrière que leur jeune talent promettait, émoussés devant la difficulté de se réaliser.

Ainsi certains artistes nés avec une cuillère d’argent dans la bouche, cumulant les dons, les parrainages, l’assurance et le charme, se sont perdus dans  le labyrinthe de la facilité en touchant à tout, tout en ne se fixant sur rien.
« Etre doué c’est se perdre, si l’on n’y voit pas clair à temps pour redresser les pentes et ne pas les descendre toutes. »

Jean Cocteau - La difficulté d’être

D’autres artistes besogneux ne réussissent pas mieux pour autant. Il n’y a aucune causalité entre le travail, la réussite et le talent.
Ce qui est sûr c’est que le don seul ne suffit pas, comme le travail seul ne peut suffire il faut l’amalgame des deux pour faire œuvre, saupoudrez d’un soupçon de chance et vous obtiendrez la réussite.

La réussite, c’est de produire une œuvre qui correspond à la demande au bon endroit au bon moment ; ce qui est souvent déterminant.
- Avant, l’artiste est un précurseur incompris, un artiste maudit qui fera plus tard la fortune des marchands.
- Après, l’artiste est un suiveur ringard…
Cela étant, mieux vaut être artiste riche et célèbre, en bonne santé, plutôt que méconnu pauvre et malade.

Il est une troisième catégorie d’artistes dont la particularité est de produire épisodiquement, en dilettante, sans passion ni message, des œuvres à vibratoire SuBréaliste quasi inexistantes ?
Il serait illusoire d’y chercher quelques effets esthétiques ou autres intentions poétiques ou intellectuelles.
Ces œuvres sont des alibis ou plus spécifiquement des masques d’artistes, permettant de doter leurs auteurs d’un statut social d’artiste, justifiant une profession.
Ces artistes souvent issus de familles aisées vivant de revenus financiers (actions, dividendes, locations de biens immobilier etc…) exposent une toile ou deux au Salon des indépendants ou dans une galerie, loueur de mur, justifiant ainsi vis-à-vis de leurs relations diverses et variées de leurs statuts sociaux. Peu importe de vendre ou pas, l’important est d’être et d’exister en tant qu’artiste.
Traditionnellement les jeunes filles de bonnes familles dont la vocation était de faire un beau mariage sans préoccupation de revenu stable,  étudiaient les beaux-arts en attendant de convoler en juste noce avec un jeune homme, futur capitaine d’industrie, de même milieu, mais au cursus plus sérieux (Grandes écoles, Polytechniques, Mines etc…)

Cette situation institutionnelle a longtemps porté ombrage et mauvaise réputation aux femmes artistes issues de ces milieux privilégiés, alors qu’il n’y a pas de cause à effet.

Il n’est pas indispensable d’être un artiste maudit pour avoir du talent, ni d’être issu de milieu favorisé pour ne pas en avoir.

Dans la même mouvance mais issus de familles prolétaires, n’ayant pu supporter les contraintes d’un métier salarié, certains autres utilisent ce même alibi pour se faire entretenir, d’abord par leur parents puis ensuite par leur conjoint, ce que j’appellerai la sponsorisation privée intime.
Ce sponsoring intime est socialement et généralement bien admis lorsqu’il concerne une artiste femme. Lorsqu’il s’agit d’artiste homme « vivant au crochet de leur femme » le jugement public est souvent sévère et très critique. Ici le sexisme joue à contre emploi.
Dans la plupart des cas ce ne sont pas des femmes riches qui entretiennent par amour leurs compagnons artistes, mais souvent des fonctionnaires ou professions stables (secrétaires, comptables, juristes…etc). Les enseignantes qui subviennent aux besoins du ménage sont légion, que leur maris soient artistes plasticiens, thêatreux, ou musiciens.

Dans le même sillage il y a tous ceux qui, n’ayant pas la chance d’avoir une aide privée, font appel at vitam aeternam à ce que j’appellerai le sponsoring social et public en se contentant d’un RMI et d’aides sociales diverses et variées pour vivoter à leurs rythmes, idéalement en province où la vie est moins chère.
Avec ce statut social la plupart disent vivre de leur art, de fait c’est faux…

Rares sont les artistes qui admettent vivre grâce au RMI ou aux salaires réguliers de leurs femmes, leurs ventes étant pourtant très aléatoires et toujours soumises aux incertitudes du marché de l’art.

Par réalisme, pour créer en toute liberté, de nombreux artistes préfèrent aussi gagner leur soupe dans un job annexe, plutôt que de faire de la soupe dans un art commercial décoratif.
Ici se trouve une partie des artistes contemporains, qu’ils soient besogneux ou artistes aux talents rayonnants, ils ont tous recours à un emploi alimentaire à temps partiel qui leur permet de subvenir à leurs besoins vitaux.
Ici les professeurs d’art sont nombreux, (César comme d’autres artistes renommés ont assurés leur avenir en professant aux beaux-arts - dans le meilleur des cas).
Autres jobs alimentaires : décorateurs, peintres en bâtiment, publicitaires, gardiens de musée, veilleurs de nuit, intérimaires, infographistes, informaticiens, garçons de café etc… A défaut d’être passionnant ces emplois partiels ont la vertu de remplir le frigo.
A ceux qui affirment qu’un job alimentaire est incompatible avec leur création, qu’ils ne peuvent se concentrer après une demie journée de travail, je leur dirais :
- la passion trouve toujours les moyens de création cependant que le doute trouve toujours des excuses pour l’inaction.

 

La SuBréalité de l’art institutionnel français

Voici plus de 30 ans que l’art en vogue d’alors a été couronné par les institutions françaises comme art contemporain incontournable, figeant son choix dans une résurgence d’art académique, version conceptuel - minimaliste.

«La peinture académique, émanation directe des règles strictes du classicisme et du néoclassicisme, constitue en quelque sorte l'antithèse exacte de l'art contemporain mais avec toutefois un point commun de taille, celui d’être ou d’avoir été soutenu par des institutions. Et une différence d’importance :
- l’adhésion du public pour la peinture académique mais son rejet ou son ignorance de l’art contemporain. Le parallèle entre la situation des artistes officiels d'aujourd'hui, c'est-à-dire les "conceptuels - minimalistes", avec ceux de la Troisième République, les "pompiers", est devenu incontestable et l'on peut parfaitement penser que cet "art contemporain" connaîtra lui aussi un inévitable discrédit.»
Ce texte prémonitoire de Marc Verat, qu’avalisera la nouvelle vague figurative des galeries londoniennes, sera suivi au début de ce siècle par les galeries parisiennes avec plus de 10 ans de retard.
Seule, l’exception française a persévéré à soutenir ces « Pompiers minimalistes » en continuant de doper ce marché devenu fictif, à doses d’achats institutionnels  des Drac, Frac, en totale déconnection du marché réel international de l’Art et des collectionneurs privés.
Les galeries suiveuses parisiennes, non subventionnées par les achats publics mais soutenues par cette mode étatique, avaient poussées comme des champignons rue Quincampoix et rue Keller à Paris dans les années 1980 – 1990.

Le krach de la spéculation de l’art moderne et contemporain, après la guerre du golf (1991), a sonné le glas de cet engouement. Les collectionneurs ont commencé à douter de la vraie valeur de leur collection, basée sur un discours conceptuel, clef de voûte et justification de l’œuvre même. La plupart des galeries historiques parisiennes se féliciteront de l’épuration du marché des concurrents opportunistes des années fastes. Cependant, elles ne sentiront pas la mode s'inverser et se révéleront incapables de remettre en cause leurs choix,  trompées par les directives de l’art institutionnel français de cette période, c'est-à-dire l’art minimaliste et conceptuel.
En pénurie de collectionneurs, elles se sont épuisées en espérant des jours meilleurs, elles ont été finalement décimées. Les galeries du quartier Saint-Germain-des-Près, qui encadrent l’Ecole Supérieur des Beaux-Arts, se sont montrées plus pragmatiques, beaucoup se sont reconverties dans le commerce de l’art premier.
Tandis qu’à Londres les collectionneurs lassés des discours pontifiants, placebo d’une œuvre fantomatique, ont incité de nombreuses galeries à rechercher un art construit, auto-démonstratif, composé d’une émotion visuelle ou tactile, sacrée ou païenne, exécuté dans une technique traditionnelle de peintre ou de sculpteur.

En France, l’Etat providence ne pouvait à lui seul être l’unique collectionneur comme l’avaient rêvé certains utopistes.
Après la seconde guerre mondiale, avec les nationalisations des banques, de l’industrie lourde, il était logique que l’art soit aussi quasiment nationalisé dans le giron du nouveau ministère de la culture. Ce système a permis à la France de relever sa culture avec son économie, d’entreprendre de grands travaux architecturaux, de générer des commandes monumentales publiques, de développer le 1% à la construction dévolu à la création d’œuvres d’art dans les bâtiments publics ou les sociétés nationalisées.
« Le choix du prince » lorsqu’il était impulsé par une personnalité aussi cultivée et clairvoyante que Malraux s’est montré très positif pour le rayonnement pluriculturel de l’art français.
Avec les dénationalisations industrielles et bancaires, le ministère de la culture s’est trouvé orphelin et coupé de ses commanditaires attitrés. Ayant perdu son fondateur charismatique historique, il devint un Portefeuille ministériel de parade, barricadé derrière ses fonctionnaires et autres chefs de cabinet. Tour d’ivoire d'une féodalité artistique étatique qui a produit son corollaire d’inertie, d’immobilisme, d’abus, d’artistes protégés (les pompiers minimalistes), de passes droits,  ainsi que sa liste d’artistes exclus persona non grata (les artistes figuratifs).

Dans ce contexte, il est logique que l’art en France soit resté sur le quai pendant que la figuration reprenait ses droits sur les places internationales de l’art.

Le bilan de cet entêtement féodal pour cette mode étatique est catastrophique : La France avait déjà perdu sa place de leader d’art contemporain dans le monde, elle perdit également sa primauté en Europe au profit de la Grande Bretagne.
Les chiffres du marché de l’Art sont à ce titre éloquents : les Américains représentent 46,95 % du marché mondial de l'art, en hausse de 7 % entre 1998 et 2001. Les Européens (les 15) 42,46 %, en baisse de 7,2 % dans la même période. Encore faut-il traiter la Grande-Bretagne à part, avec 25,28 % à elle seule (plus de la moitié du marché des 15), en hausse de 1,6 %. A titre de comparaison, le marché français ne représente plus que 7,58 % du total, en baisse de 20,8 %.

Dans les foires internationales inexorablement le vent tournait, et avec le vent, les critiques d’art qui jadis encensaient ces « pompiers minimalistes » se montraient de plus en plus virulent à l’encontre de ceux-là même qu’ils avaient jadis adulés.

Enfin les derniers bastions de l’art « pompier minimaliste » ont fini par rendre les armes.
Ainsi la célèbre galerie Templon dont le directeur Daniel Templon, cofondateur du magazine Art Press, défenseur depuis 1966 de l'art minimal et conceptuel français et international, a fait ces dernières années un revirement à 180 degrés en présentant des artistes figuratifs talentueux à l’expression originale d’une dimension sacré retrouvée, étayée par un métier peinture - peinture à l’huile.
Pour preuve sa dernière exposition des toiles de Gérard Garrouste « L'ânesse et la figue » de 2006 a fait un véritable tabac par la vente quasi-totale de toutes les œuvres exposées. Ce qui par ces temps de crise de l’art en France fût un véritable exploit. Le changement d’axe pour sa nouvelle ligne figurative s’est avalisé par le succès de sa dernière exposition (juin-juillet 2007) du jeune peintre berlinois Ulrich Lamsfus (Né en 1971) à la technique de peinture à l’huile remarquable.

Dans le même temps des œuvres conceptuelles éphémères se faisaient figuratives bien que le principe de leur participation à l’académisme pompier minimaliste resta le même : tout et n’importe quoi pourvu que ce ne soit jamais vu, jusqu’au nihilisme de l’œuvre, au profit d’un discours soporifique…
A la dernière exposition des acquisitions du Frac Ile-de-France (2007) plusieurs œuvres conçues sur le même principe, une structure en polyéthane recouvert de mousse à raser, qu’il convient de renouveler tous les trois jours sous peine de déliquescence. Tout cela pour donner l’illusion d’une sculpture de caniche blanc, intouchable évidemment.
On le voit bien ici, ce n’est pas la figuration, l’abstraction, le conceptuel-minimalisme qui est en cause, c’est surtout le support technique indispensable à toutes expressions artistiques, à toutes œuvres pérennes. Le métier évident qui faisait la force de l’art académique des Bouguereau, Cabanel a fait la faiblesse de la plupart de leurs homologues « pompiers minimalistes » contemporains.

Quel collectionneur se porterait acquéreur d’une œuvre aussi éphémère et fragile qu’un caniche - mousse à raser dont l’entretien demanderait le stock d’un grossiste ? Seul l’Etat qui n’est pas ici l’Etat mécène, mais bien l’Etat vieux protecteur version Feydeau trompé et envoûté par l’hypnose culturelle d’une gourgandine aux allures de vieille sorcière, qui amasserait dans ses réserves, près de 30 ans de mauvaise verroterie. (Oeuvres dont l’histoire ne retiendra rien, ni l'émotion, ni la poésie, ni la technique du savoir-faire.)
Prions pour que cette situation cesse, comme le souhaite le fameux sculpteur Ousmane Sow « J’espère que le temps des artistes qui n’ont rien à dire et qui le disent très fort va se terminer ».

Une page se tourne, les discours alibi - prise de tête n’ont plus cours dans le marché de l’art international. Seuls certains « pompiers minimalistes » historiques et emblématiques parviennent encore à limiter la casse.
Le métier au service de la poésie du rendu, de l’émotion à la périphérie du sacré, a repris le pouvoir. De nouveaux acteurs décisionnaires, partisans de l’ouverture, remplacent peu à peu les fonctionnaires du ministère de la culture formé à l’école féodale des années 1980. De cette époque un certain nombre de lois en faveur de l’art contemporain dans le domaine privé s'est avéré inapplicable et inefficace, laissant les mains libres au monopole du mécénat de l’Etat providence.
Souhaitons que cette nouvelle vague de décideurs persévère dans l’ouverture et les avancées fiscales au profit de la promotion de l’art. Son premier fait d’arme est une avancée significative destinée aux entrepreneurs (loi de 2005)  qui assouplit les conditions d’exposition des œuvres d’art achetées par l’entreprise aux artistes vivants (amortissable sur 5 ans). Il serait vital que cette mesure bénéficie d’une plus large publicité...

Au début du siècle dernier, rien ne pouvait émerger dans le domaine de l’art sans passer par Paris. Mirage qui perdure encore dans le cœur de beaucoup d’artistes du monde entier et qui rêvent d’exposer en France à la recherche de la consécration suprême. Ce songe "subréaliste" nous amène une profusion de talents qui en touchant au but, se désespèrent devant la faiblesse du marché français.
Pour remettre en adéquation l’offre artistique avec les collectionneurs privés, il serait idéal de ramener l’amortissement linéaire actuel, en amortissement dégressif sur 5 ans, ou encore de ramener à 3 ans cet amortissement linéaire.
C’est une évolution indispensable pour que la France retrouve son rayonnement au niveau de l’art contemporain, pour qu'il ne soit plus sous perfusion du seul Etat providence ; les entreprises industrielles ainsi que les PME ont un potentiel immense d’acquisition, quasiment inexploité, leur rôle est déterminant dans l'émergence de nouvelles collections privées qui seront le gage d’une diversité artistique en phase avec le marché international de l’art et des collectionneurs.

Jacky KOOKEN
kooken.ja@free.fr

Témoignages : Léon GARD, Marc VERAT, Michel PHILIPPART, Fred FOREST, ALDEHI, Marie BASHKIRTSEFF, Jean-Claude LARDROT, Marie-Claude PIETTEPierre DANCETTE et DIVERS

sommaire

page 33


- 32 -