Les femmes peintres dans la seconde moitié du XIXe
siècle - Denise Noël
Palais
des Champs-Elysées. Salon
1876, vue du jardin et des sculptures
Dans la seconde moitié du XIXesiècle, un nombre important de femmes peintres,
françaises et étrangères, sont actives professionnellement à Paris, et exposent
au Salon, la manifestation annuelle d’art contemporain. À la différence de leurs
confrères, elles ont à se positionner par rapport à divers préjugés, notamment
celui du dilettantisme qui influence leurs choix stylistiques. A cette époque, Paris s’affirme comme la capitale des arts et des idées
du monde occidental. Pour beaucoup de peintres, femmes et hommes confondus, un
séjour dans cette cité cosmopolite est perçu comme indispensable à la
consolidation de leur apprentissage, car l’enseignement traditionnel en vigueur
dans les ateliers s’y confronte aux nouvelles tendances esthétiques.
Les institutions culturelles font aussi office
de lieux de formation : les musées du Louvre et du Luxembourg présentent l’art
ancien et actuel ; l’exposition annuelle d’art contemporain – communément
appelée Salon – et les Expositions universelles de 1855, 1867, 1878 et 1889
rendent possible de juger les productions française et étrangère ; les
rétrospectives de l’École des beaux-arts donnent une vision globale de l’œuvre
des maîtres récemment disparus (Courbet en 1882, Manet en 1884, Bastien-Lepage
en 1885 et Millet en 1887), tandis que les galeries privées ainsi que le Salon
des Indépendants, à partir de 1884, permettent la découverte des mouvements
avant-gardistes. En dépit des controverses dont il fait
l’objet, le Salon, qui ouvre traditionnellement ses portes le 1er mai à partir
de 1861, reste le
pivot autour duquel s’articule la vie artistique. Être acceptés au Salon,
recevoir une médaille, être remarqués des critiques et éventuellement de l’État
qui achèterait l’un de leurs travaux représentent, pour la majorité des
peintres, un défi, chaque année renouvelé.
Conscientes de l’impact du Salon sur leurs
carrières, les femmes peintresprennent part
massivement à cette manifestation, perpétuant une tradition qui remonte à la fin
du XVIIe siècle, date d’admission de la première femme (Catherine Duchemin) à
l’Académie royale de peinture et de sculpture. Quatorze peintres seulement, dont
trois étrangères, siègeront à l’Académie sous l’Ancien Régime, leur nombre ayant
été arbitrairement limité à quatre à partir de 1770. À la veille de la
Révolution, elles ont pour noms : Adélaïde Labille-Guiard, Élisabeth
Vigée-Lebrun, Anne Vallayer-Coster et Marie-Suzanne Giroust-Roslin. Au premier
Salon ouvert à tous les artistes sans distinction de statut, celui de 1791, sont
exposés près de 900 tableaux dont 56 sont signés par des femmes : ceux des trois
premières académiciennes susmentionnées, et aussi ceux de Marie-Guillemine
Leroulx de la Ville, Rose Ducreux, Aimée Duvivier, Marie-Geneviève Bouliar,
Gabrielle Capet... Élèves principalement de Louis David et de Jean-Baptiste
Régnault, mais également de Jean-Baptiste Greuze et d’Adélaïde Labille-Guiard,
les femmes participent davantage aux Salons qui se succèdent irrégulièrement.
Trois en 1789 et 19 en 1791 sur 258 exposants, elles sont 25 sur 180 en 1800, 67
sur 475 en 1822 et 178 sur 801 exposants en 1835.
Les femmes peintres ne constituent déjà plus
des exceptions, et leur nombre ne cesse d’augmenter régulièrement tout au long
du XIXe siècle : en 1863, elles forment,
avec 101 œuvres sur 1 915, 5,3 % des exposants de la section Peinture, en 1870, 9
% avec 271 œuvres sur 3 000, en 1880 12,5 % avec 503 œuvres sur 3 957 et en 1889
15,1 % avec 418 œuvres sur 2 771. Le mot peinture est employé ici au sens
restrictif de “peinture à l’huile”, considérée comme la seule véritablement
sérieuse, même si beaucoup d’artistes exposent simultanément ou consécutivement
dans diverses sections, entre autres dans celle qui accueille dessins, pastels,
peintures sur porcelaine ou émail et miniatures, toutes disciplines où la
présence des femmes est encouragée. De fait, celles-ci restent fortement
minoritaires dans la première section, alors que les pourcentages sont nettement
plus élevés dans celle des arts décoratifs.
Qu’une femme s’adonne au dessin ou à la
peinture n’a rien d’insolite pour ses contemporains, car cette activité se situe
dans la continuité des travaux d’agrément enseignés à toutes les jeunes filles
de la bourgeoisie. Baldassare Castiglione est le premier à avoir énoncé des
théories éducatives progressistes dans son Livre du Courtisan au XVIe
siècle, souhaitant que la dame du palais ait « connaissance de ce que ces
seigneurs ont voulu que sache le Courtisan », notamment « des lettres, de la
musique, de la peinture... ». La promotion de la femme, du moins celle des
couches supérieures de la société, est ainsi encouragée et l’apprentissage du
dessin, avec celui de la danse, de la musique, de la déclamation et des langues
étrangères, se répand. Les femmes seront bientôt louées pour la multiplicité de
leurs talents, le dilettantisme devenant la marque du génie féminin. Corinne,
l’héroïne de Madame de Staël, en constitue l’archétype qui enchantera plusieurs
générations. Mais la confusion entre artistes amateurs et professionnelles qui
en résulte représente l’un des principaux handicaps que les exposantes du Salon
auront à surmonter. Elles devront aussi se démarquer des images négatives
accolées à la pratique d’un art dans une perspective ouvertement lucrative
(copies, arts décoratifs). En 1890, ce sont ces activités qui sont stigmatisées
lors de la polémique qui entoure la scission de la Société des artistes français
et la création d’une association concurrente, la Société nationale des
beaux-arts. On accuse alors « les demoiselles qui peinturlurent les assiettes,
font des écrans, des miniatures, des émaux, exposent des dessins, (...) [de
grossir] les rangs des électeurs et (...) [de déposer] dans l’urne un bulletin
de reconnaissance au nom de celui qui leur a ouvert les portes du Salon
[c’est-à-dire Rodolphe Julian, directeur de l’Académie du même nom]. Cet
élément-là, qui n’a rien à voir avec les véritables intérêts de l’art, doit être
écarté, aux yeux de la société nouvelle, et on pourrait très aisément y arriver
(...) en créant un jury spécial pour les dessins, aquarelles, pastels,
céramique, émaux, miniatures. On isolerait ainsi toute une catégorie
d’électeurs, ou plutôt d’électrices, qui se trouve confondus ou confondues avec
les vrais peintres, par le fait de la constitution d’un jury unique pour la
peinture ». Les
femmesartistes de la seconde moitié du XIXe
siècle, qui désirent négocier leur acceptation par le milieu professionnel, ont
donc à composer avec un statut complexe entaché de préjugés.
Avant 1880, les aspirantes artistes étudient
principalement dans des ateliers privés dirigés par des peintres auréolés de
leurs succès aux Salons : Nélie Jacquemart, Adélaïde Salles-Wagner et Laure de
Châtillon comptent parmi les élèves de Léon Cogniet ; Henriette Browne,
Madeleine Lemaire et Eva Gonzalès se déclarent élèves de Charles Chaplin, tandis
que Louise Abbema et Anaïs Beauvais se réclament de Carolus-Duran et
Jean-Jacques Henner. Dans le dernier quart du siècle, les deux grandes
pépinières de talents sont l’Académie Colarossi et surtout l’Académie Julian.
Le premier atelier de l’Académie Julian,
localisé 27 galerie Montmartre (passage des Panoramas), est mixte et
essentiellement fréquenté par des Américaines et des Anglaisesséduites par son enseignement d’après le modèle
vivant nu, cette pratique ne leur étant que très rarement autorisée dans leur
pays d’origine. Ce serait afin d’inciter des Françaises à s’inscrire que le
fondateur, Rodolphe Julian, aurait mis en place une classe exclusivement
réservée aux femmes, vraisemblablement vers 1875. En effet, bien que quelques ateliers
mixtes fassent leur apparition à Paris à la fin des années 1880, les Français
étaient loin, en général, d’approuver le mélange des sexes dans les salles de
cours, et l’éducation mixte n’y progressera que très lentement.
L’atelier pour femmes de l’Académie Julian est
principalement connu par le Journal de Marie Bashkirtseff, une jeune
artiste russe qui entre en octobre 1877 aux Panoramas. À l’époque, environ
trente élèves étudient dans ce local situé sous les toits, au-dessus des salles
de cours pour les hommes. L’Académie Julian est ouverte toute l’année et tous
les jours, sauf le dimanche. La séance du matin, de 8 h à 12 h, est dédiée au
portrait et celle de l’après-midi, de 13 h à 17 h, au modèle vivant nu. Pendant
l’hiver, entre octobre et mars, les élèves ont également la possibilité de
dessiner des académies de 20 h à 22 h, l’éclairage au gaz étant particulièrement
propice à l’étude des ombres et des lumières. Les autres ateliers parisiens, y
compris ceux de l’École des beaux-arts, ferment à midi. Les premières élèves
travaillent sous le contrôle de Julian en personne. Même si Marie Bashkirtseff
le considère plutôt comme un simple surveillant, le directeur est beaucoup plus que cela :
toujours présent, ami des professeurs et proche de ses étudiantes, il joue les
mentors, conseille, que ce soit en matière de dessin ou d’affaires privées, pèse
sur le choix d’un sujet pour le Salon, tranche les différends, réclame le
règlement des abonnements, veille au bon fonctionnement de l’atelier et à son
rayonnement. Le professeur en titre, Tony Robert-Fleury, vient corriger au moins
une fois par semaine, le samedi en général, mais, en réalité, ses passages sont
plus fréquents bien qu’irréguliers. Le « cours pour dames » se différencie de
celui des hommes sur deux points principaux : d’une part, les tarifs
d’abonnement demandés sont le double de ceux payés par les élèves masculins,
d’autre part, ces derniers bénéficient de corrections deux fois par semaine,
effectuées par plusieurs professeurs : outre Tony Robert-Fleury, Gustave
Boulanger, Jules Lefebvre et William Bouguereau. Au fil des années, les
effectifs augmentent ; d’autres ateliers sont créés et ces quatre professeurs
finiront par enseigner à tous les élèves sans distinction de sexe. Ce sont des
hommes de l’Institution, tous d’anciens élèves de l’École des beaux-arts. Trois
d’entre eux sont titulaires du Prix de Rome et deviendront académiciens ; tous
seront décorés de la Légion d’honneur. Et surtout, tous font partie des jurys
d’admission des Salons. À l’extrême fin du siècle, quelques anciennes élèves
sont également chargées de cours, mais seulement de ceux d’aquarelle ou de
miniature exclusivement réservés aux femmes.
L’enseignement à l’Académie Julian s’inspire
de celui dispensé à l’École des beaux-arts, basé sur l’étude de l’Antique et
celle du dessin, en particulier d’après le nu. Exclues de cet établissement
prestigieux, les femmes artistes n’obtiendront d’y être admises qu’en 1897, à
une époque où sa suprématie est déjà largement battue en brèche. En outre, elles
ne pourront concourir pour le Prix de Rome qu’à partir de 1903, la première
lauréate étant une sculptrice, Lucienne Heuvelmans, en 1911.
En théorie, l’apprentissage débute par la
copie d’après des gravures, puis d’après des plâtres avant d’arriver au modèle
vivant. Il est entendu que l’élève ne peut commencer à peindre que lorsqu’il
maîtrise parfaitement le dessin. En fait, le déroulement des études n’est pas
aussi strict, comme Marie Bashkirtseff le remarque le 5 octobre 1878 : « Enfin,
me voilà autorisée à peindre la nature, sans avoir peint des natures
mortes ; je les passe comme j’ai passé les plâtres ». L’enseignement dans les ateliers parisiens n’a rien de
didactique et reste lié à la personnalité du professeur. C’est à chaque élève de faire ses preuves tout en tenant compte des
remarques proférées par le professeur lors de ses passages hebdomadaires ou
bi-hebdomadaires. Les corrections sont très brèves, notamment à partir des
années 1880 où les classes sont surpeuplées. Comme aux Beaux-Arts, le dessin prime
à l’Académie Julian mais la couleur est à l'honneur à l'atelier Carolus-Duran. Antithétiques, les deux
méthodes sont également complémentaires : « Nous, les Julianites, méprisions
leur façon de dessiner, car le dessin était le point fort de notre classe. De
mon temps, ils pensaient que nous peignions horriblement, et il est vrai que,
chez Carolus, j’avais été quelquefois louée pour mon dessin et réprimandée pour
ma peinture, alors que, chez Julian, c’était exactement le contraire, surtout en
raison de ce que j’avais appris chez Carolus », confie l’artiste américaine
Ellen Day Hale en 1887.
Mais la grande notoriété de l’Académie Julian
vient de la qualité de son enseignement d’après le modèle nu, féminin et
masculin. Celui-ci est proposé aux hommes comme aux femmes, pour lesquelles les
modèles féminins posent entièrement nus et les modèles masculins “caleçonnés”. Marie Bashkirtseff observe, le 4 octobre 1877, qu’ il n’y a pas de différence
entre les ateliers pour hommes et pour femmes.« Il y en avait lorsque les
femmes n’avaient que le modèle habillé ; mais du moment qu’elles font
l’académie, l’homme nu, c’est la même chose». Une autre des forces de l’Académie Julian, c’est l’atmosphère de
compétition qu’elle entretient constamment parmi les élèves, d’une part entre
les femmes elles-mêmes, et d’autre part entre les ateliers pour hommes et pour
femmes. Marie Bashkirtseff note ainsi en octobre 1878 : Robert-Fleury rivalise
avec Lefebvre et Boulanger. À chaque chose Julian dit : « Que dirait-on en bas ? à l’atelier des hommes ou
je voudrais montrer cela aux messieurs d’en bas.
Je soupire bien après l’honneur de voir un de mes dessins descendu. C’est qu’on
ne leur descend des dessins que pour se vanter et pour les faire rager, parce
qu’ils disent que des femmes ça n’est pas sérieux ». Les études sont rythmées par des
concours, organisés pour la distribution des places autour du modèle mais aussi
pour encourager l’émulation, concoursque
les femmes prennent extrêmement à cœur : « On a fait le concours des places, une
esquisse de tête en une heure. Une fille eut une attaque de nerfs
proche de l’épilepsie, elle a déchiré et mangé son esquisse ».
Aucune règle ne régit le premier envoi au
Salon. Certaines exposent après un an d’atelier, d’autres au bout de trois ans
ou plus, et cette décision est généralement prise en accord avec le
professeur. Le jury voyant passer un nombre considérable de tableaux, il est
utile d’attirer son attention sur une toile particulière, non seulement pour la
faire agréer, mais également pour bénéficier d’un bon emplacement (le plus prisé
étant celui sur la cimaise) et, éventuellement, d’une récompense. De notoriété
publique, est alors en usage un système de cooptation des élèves par leurs
professeurs : ceux-ci, membres du jury ou y ayant des relations, font accepter
les travaux de leurs élèves, le succès de ces derniers constituant pour un
atelier la meilleure des publicités.
Contrairement à certaines idées reçues, les
envois des femmes peintres ne consistent pas uniquement en des tableaux de
fleurs, même si ce domaine est l’un de ceux où elles excellent. Scènes patriotiques ou
historiques, sujets mythologiques ou religieux, et allégories sont présentés au Salon, aux côtés des scènes de
genre, des paysages, des animaux, des natures mortes et des portraits qui
regroupent la majorité des contributions. La catégorie dite des scènes de genre
se décline de multiples façons : sujets historicisants, où s’illustre Jeanne
Rongier, une élève d’Évariste Luminais, motifs orientalistes sur lesquels
Henriette Browne, qui a effectué le voyage de Constantinople, assoit sa
réputation ou, le plus souvent, images contemporaines. Si des artistes comme
Jeanne Rongier ou Léonide Bourges s’attachent à dépeindre les activités des
classes défavorisées, les futures impressionnistes Berthe Morisot et Mary
Cassatt se limitent au quotidien de la vie bourgeoise. Le groupe des portraitistes qui
est le plus fourni avec Frédérique O’Connell, Henriette
Browne et Louise Abbema verra la consécration de Nélie Jacquemart, qui obtient trois médailles en trois
Salons successifs de 1868 à 1870. Une telle réussite est d’autant plus rare que
le pourcentage des médaillés est extrêmement faible, hommes et femmes
confondus : environ 2,5 % seulement des peintres reçoivent une récompense entre
1864 et 1877, et, entre 1878 et 1880, le pourcentage s’établit autour de 1
%. Sous le
Second Empire et au début de la IIIe République, les artistes féminines ne sont
que parcimonieusement primées. À partir des années 1880, la situation s’améliore
quelque peu : par exemple, en 1880, sept femmes sont distinguées, sept également
en 1885, dix en 1889, sur une moyenne de quatre-vingt-cinq médailles et mentions
honorables décernées chaque année. En général, les femmes doivent se contenter
de la mention honorable, la catégorie la plus basse parmi les récompenses. Elles
obtiennent parfois une médaille de 3e classe, très rarement de 2e ou de 1re
classe, et jamais de médaille d’honneur.
Virginie Demont-Breton fait partie des
heureuses élues.Son premier envoi,deux toiles ayant pour thème des fillettes, lui
vaut une mention honorable ; celui du Salon suivant, Femme de pêcheur venant
de baigner ses enfants, est couronné d’une médaille de 3e classe en 1881,
et une médaille de 2e classe lui est octroyée dès 1883 pour La Plage,
un tableau de 1,91 m x 3,50 m, acheté par l’État à la fin du Salon et maintenant
conservé au musée d’Arras. Virginie Demont-Breton n’a alors que vingt-quatre
ans, et l’on peut supposer que la notoriété de son père, l’académicien Jules
Breton, qui est également son professeur, n’est pas étrangère à ce succès aussi
rapide que spectaculaire. Pendant toute sa carrière, Virginie Demont-Breton sera
particulièrement sensible à la mission des femmes, qui, selon elle, trouve
principalement à se déployer dans le cadre du foyer familial. Ses convictions se
reflètent dans des œuvres célébrant les joies de la maternité et une vision du
monde fondée sur la séparation des sphères masculine et féminine chère au XIXe
siècle.
Le Salon accueille volontiers des étrangères,
sans distinction de nationalité. Elizabeth Gardner est la première Américaine à
être créditée d’une mention honorable, en 1879, et une médaille de 3e classe
suivra en 1887. Les critiques ne sont pourtant pas toujours très tendres envers
celle qui est accusée de copier William Bouguereau, une figure incontournable de
la scène artistique parisienne, très souvent président du jury du Salon et
auquel elle se fiance en 1876. Il est vrai qu’autour des années 1880, la
tradition néoclassique à laquelle elle se rattache est largement délaissée au
profit du courant naturaliste, dont l’un des meilleurs représentants est Jules
Bastien-Lepage. Cet artiste qui « semble indiquer à la peinture la voie
définitive où elle doit entrer après le combat si longtemps soutenu entre le
plus plat réalisme et les niaiseries de convention » (Albert Wolff, Le Salon Le Figaro, 14 mai
1879) fera de nombreuses émules, notamment
Marie Bashkirtseff et plusieurs Suissesses et Scandinaves – Louise Breslau,
Harriet Backer, Amélie Lundahl, Helene Schjerfbeck…
Nous trouvons donc, dans la seconde moitié du
XIXe siècle, un nombre insoupçonné de femmes peintres actives
professionnellement, certaines d’entre elles jouissant d’un statut
particulièrement enviable : récompenses au Salon, achat d’œuvres ou commandes de
l’État, octroi de la Légion d’honneur. Comment se construit cette vie d’artiste au
féminin ? De façon générale, elle s’appuie en premier lieu sur un milieu
familial aisé et compréhensif, eu égard à la durée et au coût des études. Il
convient cependant de s’en affranchir, et c’est à ce moment-là que les réseaux
relationnels de solidarité, que l’artiste aura su nouer à l’atelier ou ailleurs,
joueront leur rôle de soutien émotionnel, voire financier.
On pourrait être tenté de poser l’hypothèse
d’une situation duale : d’une part, celle des artistes françaises ancrées dans
les normes traditionnelles du mariage et de la maternité, d’autre part, celle
des artistes étrangères aux parcours novateurs. Mais la rareté des archives
privées (correspondances, journaux intimes), spécialement du côté français,
interdit toute généralisation. Quelques contre-exemples peuvent d’ailleurs
aisément être mis en avant, ainsi Nélie Jacquemart que son amie Geneviève Bréton
décrit comme débordante de vitalité, préoccupée de son art et peu soucieuse des
conventions. À Rome, où les deux femmes se rencontrent le 27 mai 1867, Nélie
Jacquemart travaille dans l’atelier d’Ernest Hébert, le directeur de l’Académie
de France, assiste aux soirées musicales de la Villa Médicis, où sont présentes
des femmes à la moralité douteuse, et n’hésite pas à s’affubler « d’horribles
lunettes bleues » en public. Il reste que les notations des livrets du Salon
permettent de reconstituer assez précisément le parcours de nombre de Françaises
sous leurs divers patronymes, du moins de celles qui réussissent à concilier vie
familiale et création. Peu concernées par le mouvement féministe, ces artistes
ne demeurent toutefois pas inactives, et c’est pour protester contre l’hégémonie
des hommes au Salon qu’elles fondent, en 1881, l’Union des femmes peintres et
sculpteurs. Elles s’efforceront même de promouvoir l’idée d’un « art féminin »,
destiné à régénérer le génie artistique français.
Dans les années 1880 se précise une évolution
des mœurs, et c’est alors que les Suissesses et les Scandinaves mettent en
place, et occupent, ce que l’on peut définir comme un espace de liberté entre
respectabilité et bohème, annonciateur des années d’avant la Grande Guerre. Ces
jeunes étrangères, hors de portée des contingences familiales, vivent souvent en
communauté, partageant des appartements, arpentant les rues de la capitale,
voyageant, organisant dîners et parties de campagne, se divertissant dans les
bals ou au café-concert, séjournant dans des colonies artistiques durant les
mois d’été, en Normandie, en Bretagne, à Grez... Les échanges y sont stimulants
et les amitiés durables entre artistes des deux sexes. Tous leurs écrits
personnels gardent la trace de cette vraie modernité de leur vie et de leur mode
de pensée, par exemple le journal intime de Sophie Schaeppi, originaire de
Winterthur en Suisse, ou les lettres de sa compatriote Louise Breslau à son
ancienne condisciple de l’Académie Julian, l’Irlandaise Sarah Purser.
Le désir de subvenir à leurs besoins grâce à
la pratique de leur art semble avoir été le point commun de toutes les
exposantes du Salon. L’argent reste le nerf de la guerre : « La meilleure cure
pour moi serait d’avoir 10 000 F de rente ! », s’exclame Sophie Schaeppi. Mais
l’indépendance est chèrement acquise et les contraintes artistiques en sont le
tribut : « Il est certain qu’elle [Louise Breslau] a un talent hors ligne »,
continue cette artiste, « mais si elle n’avait pas eu sa fortune en mains, si
elle n’avait pu faire ses études sérieusement et aussi longtemps que c’était
nécessaire, – si elle avait dû avoir une fabrique de portraits comme
moi, ou dessiner des boutons etc. – enfin chercher à gagner un peu
avec un tas de cochonneries rien moins qu’artistiques, – j’aimerais
savoir où elle en serait aujourd’hui avec son talent ? ». En fait, Louise
Breslau ne se trouvait pas dans une situation si privilégiée, sa correspondance
en témoigne.
La nécessité de rentabiliser leur production
est une exigence que les deux principales figures féminines de l’impressionnisme
n’ont pas connue. Ni Berthe Morisot, ni Mary Cassatt n’ont eu besoin de
travailler pour vivre. Berthe Morisot vendit peu et, la plupart du temps, à des
proches. Quant
à Mary Cassatt, son point de vue est clairement exprimé dans une lettre de
Robert Cassatt à son fils Alexander, datée du 13 décembre 1878 : « Mame Mary
Cassatt travaille toujours aussi assidûment, mais elle n’a rien vendu
récemment, et les dépenses de son atelier, avec des modèles payés de un à deux
francs de l’heure, sont lourdes. En outre, je lui ai dit que l’atelier devait au
moins s’autofinancer. Mame en est mal à l’aise, car cela signifie qu’elle doit,
soit mettre en vente les tableaux qu’elle a à disposition, soit peindre des
œuvres alimentaires comme disent les artistes – une chose qu’elle n’a
encore jamais faite et qu’elle ne supporte pas de devoir faire ».
Abstraction faite des portraits qui dépeignent
hommes et femmes indistinctement, ce sont indubitablement des sujets féminins
que privilégient ces artistes. Le choix de motifs familiers provient d’une
différence d’expérience, mais aussi et surtout de l’éducation qu’elles ont reçue
et des codes moraux qu’elles ont intégrés. C’est ainsi que Marie Bashkirtseff
renonce à développer un projet qui lui paraît « si peu féminin » : « Mon
tableau, c’est une affiche électorale devant laquelle il y a un garçon épicier
avec son panier, un ouvrier qui rit à un monsieur avec serviette sous le bras ;
un gommeux à l’air très bête et un vaste chapeau bonapartiste dont on ne voit
que... le chapeau ». La politique, à laquelle Marie Bashkirtseff
s’intéresse particulièrement, n’a pas à faire partie des préoccupations des
dames, tout comme la fréquentation de certains lieux de divertissement, que des
artistes comme Louise Breslau ou Sophie Schaeppi ne dédaignent pas, mais
qu’elles n’ont jamais représentés. Il est vraisemblable que les exposantes du
Salon, soucieuses de reconnaissance et d’intégration artistiques, aient pratiqué
une autocensure, consciente ou non. Elles restent également attachées à une façon
de peindre traditionnelle, et leur méconnaissance des courants avant-gardistes
leur a été souvent reprochée. C’est oublier que le paysage artistique de cette
fin du XIXe siècle était beaucoup plus nuancé que nous l’imaginons. Certaines
artistes, qui selon les critères actuels s’inscrivent dans la catégorie des
“académiques”, agissaient à ses frontières, notamment celles qui se
préoccupaient de “plein air” et d’“effet de lumière”. Par exemple,
“l’impressionniste” Eva Gonzalès n’a jamais cessé d’exposer au Salon. En fait,
sont maintenant rassemblés sous une même épithète des artistes entre lesquels
existait une nette différenciation pour leurs contemporains.
À partir des années 1880, maints artistes
adoptent un style naturaliste, qui se démarque de l’idéal, mais très peu
adhèrent à l’impressionnisme car la voie choisie par les indépendants leur
paraît erronée. Dans ses souvenirs, Madeleine Zillhardt rappelle qu’à la fin de
sa vie, Louise Breslau qui étudiait consciencieusement les nouvelles théories
sur la peinture et visitait les expositions d’avant-garde fut profondément
troublée par un art qui lui semblait la négation de ce qu’elle avait toute sa
vie aimé et admiré. L’idée d’une certaine frilosité de la part des
femmes peintres ne peut constituer une explication satisfaisante, car leur mode
de vie témoigne de leur capacité d’expérimentation. De fait, les femmes de la
bourgeoisie, qui choisissaient de se mettre en scène sur les cimaises des
Salons, contrevenaient à la modestie et à la retenue attendues d’elles. De par
leur métier, elles accédaient au domaine public. Les salles d’exposition étaient
un lieu de sociabilité, comme le théâtre ou l’opéra. Les artistes, cependant, ne
se contentaient pas d’un rôle passif de spectatrices ; elles s’y affirmaient en
tant que sujets et se soumettaient à la critique du public. Il est d’ailleurs
remarquable qu’elles aient exposé sous leur propre nom, beaucoup plus rarement
sous un pseudonyme. Il était de notoriété publique qu’une partie des femmes
artistes au moins essayaient de vivre de la vente de leur production, sans que
cette pratique nuise à leur réputation. C’est que les femmes de la seconde
moitié du XIXe siècle bénéficiaient de l’évolution des mentalités par rapport au
statut de l’artiste. L’image du peintre romantique persécuté et désargenté avait
disparu au profit d’un profil de vie respectable, où l’activité artistique
accompagnait fréquemment une vie privée honorable et des revenus confortables.
En outre, le fait de s’intéresser à l’art était synonyme de bon goût. Ce ne fut donc ni par incompétence, ni par
ignorance qu’elles refusèrent de suivre les tendances artistiques
contemporaines, et les raisons de leurs choix stylistiques doivent plutôt être
recherchées dans le contexte historico-social particulier de cette seconde
moitié du XIXe siècle.
Au Salon, les règles en vigueur apparaissaient
plutôt loyales et progressistes vis-à-vis des femmes : un même jury pour tous
les exposants, une même commission de placement, l’accès aux mêmes récompenses,
un même droit de vote pour les élections du jury. Dans la réalité, les femmes se
heurtaient à un handicap de taille, celui qui identifiait le génie artistique au
génie masculin. En 1896, Virginie Demont-Breton le résume ainsi : « Quand on dit
d’une œuvre d’art : “C’est de la peinture ou de la sculpture de femme”, on
entend par là “C’est de la peinture faible ou de la sculpture mièvre”, et quand
on a à juger une œuvre sérieuse due au cerveau et à la main d’une femme, on
dit : “C’est peint ou sculpté comme par un homme”. Cette comparaison de deux
expressions convenues suffit à prouver sans qu’il soit nécessaire de la
commenter, qu’il y a un parti pris d’avance contre l’art de la femme ». Pour les critiques
du Salon, il allait de soi qu’une “bonne” peinture ne pouvait être que
“masculine”, tandis qu’une œuvre qualifiée de “féminine” s’avérait toujours
médiocre. Les exposantes devaient donc intégrer la contradiction inhérente à la
condition de femme artiste : rester “femme” tout en créant “virilement”. Éviter
une “manière féminine”, c’était privilégier la peinture à l’huile, travailler
sur de grands formats, maîtriser la technique, s’affirmer tout en respectant
certains critères fondamentaux acceptés par le plus grand nombre. C’était se
distancier fondamentalement de tout ce qui caractérisait le dilettantisme.
D’ailleurs, les impressionnistes, qui étaient les détracteurs de la facture
traditionnelle, furent stylistiquement assimilés à la “féminité” par les
critiques d’art de l’époque.
Actuellement, les femmes peintres de la
seconde moitié du XIXe siècle ne suscitent que peu d’intérêt : les un(e)s n’y
voient que des épigones plutôt médiocres ; les autres ne les jugent pas assez
subversives. Il reste que l’étude des positions adoptées par les exposantes du
Salon dans un contexte contraignant pourrait contribuer à expliquer pourquoi,
plus decent ans plus tard, les femmes sont
encore si faiblement représentées dans le champ artistique.
Bibliographie succincte Bashkirtseff Marie, Journal et
correspondances, NAFr. 12.304 - 12.391, Bibliothèque nationale de France,
Paris. Breslau Louise, Lettres à Sarah
Purser (1884-1926),Ms. 10,201(3), National Library of Ireland,
Dublin, Irlande. Bashkirtseff Marie, 1980,
Journal, Paris, Mazarine. Bréton Geneviève, 1985, Journal,
1867-1871, Paris, Ramsay. 1990, La Promenade du critique
influent. Anthologie de la critique d’art en France, 1850-1900, textes
réunis et présentés par Jean-Paul Bouillon, Nicole Dubreuil-Blondin, Antoinette
Ehrard et Constance Naubert-Riser, Paris, Hazan. Rouart Denis (dir.), 1950,
Correspondance de Berthe Morisot avec sa famille et ses amis Manet, Puvis de
Chavannes, Degas, Monet, Renoir et Mallarmé, Paris, Quatre
Chemins-Editart. Vachon Marius, 1893, La Femme dans
l’art. Les protectrices des arts, les femmes artistes, Paris, Rouam. Virmaître Charles, 1890,
Paris-Médaillé, Paris, Léon Genonceaux. Yeldham Charlotte, 1984, Women
Artists in Nineteenth-Century France and England. Their Art Education,
Exhibition Opportunities, and Membership of Exhibiting Societies and Academies,
with an Assessment of the Subject Matter of their Work and Summary
Biographies, 2 tomes, New York et Londres, Garland.
La date du 1er mai n’est pas toujours respectée : en 1867,
le Salon débute le 15 avril, en 1873, le 5 mai, en 1878, le 25 mai, en 1879, le
12 mai, en 1881, le 2 mai. Le Salon ne devient annuel qu’à partir de 1863. De
1850 à 1863 n’ont lieu que sept expositions : en 1850-51, 1852, 1853, 1857,
1859, 1861 et 1863. Enfin, le Salon de 1871 est annulé en raison des événements
politiques.
Denise NOËL, Docteur en histoire,
est actuellement rédactrice à la revue Archiscopie de l’Institut
français d’architecture. Sa thèse, soutenue en 1997 à l’Université de Paris
7, Denis Diderot, sous la direction de Michelle Perrot, portait sur Les Femmes
peintres au Salon. Paris, 1863-1889. Denise Noël, « Les femmes peintres dans la seconde moitié
du XIXe siècle », Clio, numéro 19/2004, Femmes et images, mis en ligne le 27 novembre 2006.
http://clio.revues.org/document646.html. Consulté le 18 février 2007.