LA PEINTURE ACADEMIQUE

La caractéristique de l'art académique réside à la fois dans le fini des éléments peints et dans leur précision, conception qui se trouve à l'opposé de l'art moderne où tout tend à s'abstraire et à se suggérer. Cette conception est encore associée par dérision à un simple artisanat habile, soi-disant signe d'un manque de talent et d'originalité.
La peinture académique, émanation directe des règles strictes du classicisme et du néoclassicisme, constitue en quelque sorte l'antithèse exacte de l'art contemporain mais avec toutefois un point commun de taille :
- celui d'être ou d'avoir été soutenu par des institutions.
et une différence d'importance :
- l'adhésion du public pour la peinture académique mais son rejet ou son ignorance de l'art contemporain.
Le parallèle entre la situation des artistes officiels d'aujourd'hui, c'est-à-dire les "conceptuels-minimalistes", avec ceux de la Troisième République, les "pompiers", est devenu incontestable et l'on peut parfaitement penser que cet "art contemporain" connaîtra lui aussi un inévitable discrédit. Par ailleurs, le dénigrement souvent entretenu de l'art académique et ses spécificités comme le métier, la tradition, la figuration extrême, servent de repoussoir et d'alibi. Pour certains, il représente uniquement l'art de la bourgeoisie conservatrice, hostile à tout changement...

William Bouguereau, Biblis 1886

Peintre par excellence des surfaces douces et lisses, Bouguereau trouve un appui décisif en la personne du marchand de tableaux Paul Durand-Ruel : la clientèle française lui est acquise et, dans un climat de spéculation, amateurs hollandais, anglais, et surtout américains, versent des sommes considérables pour acquérir ses productions "aimables" et si représentatives de l'art dénommé de façon péjorative "pompier". Allégories antiques, scènes de bonheur familial ou thèmes pittoresques un peu mièvres assurent son succès. En 1866, il signe un contrat exclusif avec la Maison Goupil à qui il livre jusqu'en 1887 une douzaine de tableaux par an et dont s'inspirent de nombreux graveurs.
Goupil incite ce peintre de la Femme à exécuter des figures grandeur nature. L'extraordinaire modelé des chairs et la précision quasi photographique de l'espace dans lequel elles se meuvent contribuent à la consécration de l'artiste. Durand-Ruel conserve l'exclusivité de la vente des reproductions photographiques ; celles-ci bien encadrées, posées sur un guéridon ou accrochées au mur font alors partie des objets familiers de l'époque. Actuellement, Bouguereau bien que dénigré par la critique française, est toujours autant recherché par la riche clientèle américaine.

                       
  
 Jean-Auguste-Dominique Ingres, La Source 1856, Orsay

Dans la mythologie grecque, les naïades sont des jeunes filles qui accompagnent les sources. Dans les représentations antiques, elles sont souvent appuyées sur une urne penchée. C'est cette tradition qu'a retenu Ingres dans sa toile. Ce nu idéal, emblématique de la peinture académique, a enthousiasmé ses contemporains et marqué durablement les générations suivantes de peintres. Cette fascination est due au travail de l'artiste sur la matière, la ligne et la composition : parfaitement centrée dans son décor, à la fois charnelle et marmoréenne, entre créature vivante et statue, la femme étire harmonieusement ses courbes fluides. Ébauchée à Florence vers 1820, le tableau ne sera achevé à Paris que 35 ans plus tard.
Dans son article paru dans l'Artiste du 1er février 1857, Théophile Gautier est enthousiaste : "Jamais chairs plus souples, plus fraîches, plus pénétrées de vie, plus imprégnées de lumière, ne s'offrirent aux regards dans leur pudique nudité. L'idéal, cette fois, s'est fait trompe-l'oeil ; c'est à croire que la figure va sortir du cadre et reprendre ses vêtements suspendus à un arbre".
 

            
Alexandre Cabanel, Naissance de Vénus 1863, Orsay                                        

Encensée par la plus grande partie du public et de la critique, achetée au Salon de 1863 par Napoléon III, La Vénus de Cabanel est considérée comme le chef d'oeuvre représentatif du goût officiel du second Empire. Souvent comparée à l'Olympia de Manet, peinte la même année, La Naissance de Vénus puise dans le répertoire académique de la mythologie et affiche une vision érotisée de la femme, selon les canons de beauté en vigueur à l'époque : ronde, blanche et souple. Une démarche évidemment très éloignée des recherches picturales de la génération des futurs impressionnistes.
C
ontrairement à une certaine tradition, Cabanel représente la déesse allongée. Débarrassée de ses accessoires mythologiques, il reste une belle femme nue à la longue chevelure qui met ses charmes en valeur par l'étirement de son corps.

A propos des Vénus académiques, la controverse arrive tôt :

Théophile Gautier, dans un article du Moniteur universel du 13 juin 1863, ne tarit pas d'éloge sur la Vénus de Cabanel : "Son corps divin semble pétri avec l'écume neigeuse des vagues. Les pointes des seins, la bouche et les joues sont seules teintées d'une imperceptible nuance rose ; une goutte de la pourpre ambroisienne se répand dans cette substance argentée et vaporeuse."

Zola, quant à lui, ironise dans Le Bon Combat : "Prenez une Vénus antique, un corps de femme quelconque dessiné d'après les règles sacrées, et, légèrement, avec une houppe, maquillez ce corps de fard et de poudre de riz ; vous aurez l'idéal de monsieur Cabanel... Voyez au Champ-de-Mars la Naissance de Vénus. La déesse noyée dans un fleuve de lait, a l'air d'une délicieuse lorette, non pas en chair et en os, ce serait indécent, mais en une sorte de pâte d'amande blanche et rose. Il y a des gens qui trouvent cette adorable poupée bien dessinée, bien modelée, et qui la déclarent fille plus ou moins batarde de la Vénus de Milo : voilà le jugement des personnes graves. Il y a des gens qui s'émerveillent sur le sourire de la poupée, sur ses membres délicats, sur son attitude voluptueuse : voilà le jugement des personnes légères. Et tout est pour le mieux dans le meilleur des tableaux du monde." (Emile Zola, nos peintres au Champ-de-Mars, 1867)
"...dans le goût classique, les toiles de M. Cabanel et de M. Bouguereau, le triomphe de la propreté en peinture, des tableaux unis comme une glace, dans lesquels les dames peuvent se coiffer." (Emile Zola, le salon de 1875)
Dans le roman de Zola l'Œuvre qui retrace le parcours d'un peintre "moderne" : Claude Lantier, une allusion est faite à Cabanel qui apparaît sous le nom de Mazel, dont l'esthétique académique est ainsi raillée par un des artistes qui partagent les orientations naturalistes de Lantier : "Oui mon vieux, à l'Ecole, ils corrigent le modèle... L'autre jour, Mazel s'approche et me dit : Les deux cuisses ne sont pas d'aplomb. Alors, je lui dis : Voyez, monsieur, elle les a comme ça - c'était la petite Flore Beauchamp, vous savez - et il me dit, furieux : Si elle les a comme ça, elle a tort."

Huysmans et Bouguereau
"Il me faut bien, hélas ! Commencer par l' oeuvre de M. Bouguereau. M. Gérôme avait rénové déjà le glacial ivoire de Wilhem Miéris, M. Bouguereau a fait pis. De concert avec M. Cabanel, il a inventé la peinture gazeuse, la pièce soufflée. Ce n' est même plus de la porcelaine, c'est du léché flasque ; c'est je ne sais quoi, quelque chose comme de la chair molle de poulpe. La naissance de Vénus, étalée sur la cimaise d' une salle, est une pauvreté qui n'a pas de nom. La composition est celle de tout le monde. Une femme nue sur une coquille, au centre. Tout autour d'autres femmes s'ébattant dans des poses connues. Les têtes sont banales, ce sont ces sydonies qu'on voit tourner dans la devanture des coiffeurs ; mais ce qui est plus affligeant encore, ce sont les bustes et les jambes. Prenez la Vénus de la tête aux pieds, c'est une baudruche mal gonflée. Ni muscles, ni nerfs, ni sang. Les genoux godent, manquent d'attaches, c'est par un miracle d' équilibre si cette malheureuse tient debout. Un coup d'épingle dans ce torse et le tout tomberait. La couleur est vile, et vil est le dessin. C'est exécuté comme pour des chromos de boîtes à dragées ; la main a marché seule, faisant l'ondulation du corps machinalement. C'est à hurler de rage quand on songe que ce peintre qui, dans la hiérarchie du médiocre, est maître, est chef d'école, et que cette école, si l'on n'y prend garde, deviendra tout simplement la négation la plus absolue de l'art !" (Huysmans Salon de 1879 paru dans l'Art moderne)

Jules Lefebvre, Pandora

Sur la peinture académique, ses institutions et ses règles

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Sur Jacques-Louis David et le Néoclassicisme